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Le fauteuil blanc

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Préambule

- Bonjour. "Le fauteuil blanc", un titre à nouveau bizarre, énigmatique comme dans votre précédant livre. Qu'est-ce qu'un fauteuil peut-il vous inspirer?

- (Sourires) Peu de choses à priori et tellement de choses si ce fauteuil blanc contient un secret. Si mon roman est une pure fiction et des personnages fictifs, les prénoms, l'environnement et la maison dont il est question, le sont moins. Une maison dans la région de Charleroi, à Jumet. Mais, je répète, les rôles que mes personnages jouent, ne correspondent ni aux prénoms ni à la vie réelle. Ils ne sont repris que pour ma propre facilité d'écriture et ont été prévenus dans ce sens. Leurs situations n'ont rien à voir avec mon histoire. Ils vont en rire quand ils la liront.

- Il s'agit d'une fiction ou d'une sorte de conte?

- Une fiction, due à mon imagination, une extrapolation à partir de quelques mots que j'ai appris au sujet de cette maison, dans laquelle j'ai été et qui m'a fait penser à créer un scénario plausible en fonction de l'âge vénérable de ses murs. Une maison de maître, comme on dit chez nous, habitée jadis par des maîtres et des serviteurs. Une maison qui a dû avoir sa propre histoire, ses secrets. Transformée, restaurée, elle se retrouvera, dans une autre vie, achetée par d'autres propriétaires.

- Un roman historique, alors? 

- Un roman avec une famille aisée et ses membres qui parfois se déchirent entre eux. Je ne vais pas m'étendre sur le sujet, puisque au moment où je vous réponds, je ne me suis pas encore sorti moi-même de l'écriture. Une fiction, une suite d'événements à la découverte du passé, de la vie d'une mère qui vient de décéder d'une hémorragie foudroyant dont personne ne connait l'origine. Des souvenirs de jeunesse qui reviennent latents au fond de la mémoire de chacun.

- Vous dites ne pas encore être sorti de l'écriture? L'histoire s'écrit encore?

- Absolument. L'écriture n'en est pas terminée. Il n'est pas question de faire paraître cette histoire dans un livre papier. C'est un essais publié sur Internet. Je n'ai pas une formation littéraire. La formule de publication choisie sera de sortir l'histoire chapitre par chapitre (parfois plus d'un, en fonction de la longueur) au même rythme hebdomadaire habituel. Un jour, un copain m'a dit, "Tu écris comme tu programmais dans le passé". Pas faux. J'en ai même écrit un billet à l'époque intitulé "Ecrire en analogique ou en numérique".

- Une histoire liée au numérique?

- Pas du tout. Je vous parle de cela parce que dans mon métier de l'époque, il y avait deux choses connues d'avance dans un projet: les données à traiter et le but à atteindre. Au milieu, une série de processus à imaginer pour atteindre ce but à l'aide d'un squelette structuré, accolé à un processus créatif. Ici, nous sommes chez l'humain qui n'a rien à voir ce qu'on appelle "numérique". Les personnages se retrouveront dans une bataille à la recherche de leurs propres avantages. La plus grande bataille existentielle reste soi-même, comme disait Douglas Kennedy. 

- Quant à vos billets hebdomadaires, vous arrêtez leur publication?

- Partiellement, mais pas complètement. Ces billets habituels viendront s'intercaler avec cette fiction, en fonction de l'actualité dont il ne faut pas se détacher.  

- Pourriez-vous en ajouter un peu plus au sujet de votre fiction?   

- A la base, une histoire banale d'héritage dans une famille aisée. Banale parce que la mort fait aussi partie de la vie. Dans toutes les familles avec enfants, on compte les petits sous, pour, souvent, les redistribuer aux suivants dans la course relais de la vie. Une course relais dont je ne peux parler puisque, actuellement, je ne suis sûr que d'une chose: la fin de l'histoire. Si dans le dernier livre de Douglas Kennedy, il n'y avait que "Cinq jours" pour changer de vie, dans le mien, il s'agit plus de retombées historiques, inconnues qui vont jaillir à la figure de ces enfants et s'étaler sur bien plus que cinq jours avec des surprises en cours de route.  

- Vous nous baladez dans le temps, en quelques sortes? 

- Oui. Du moins, au départ, comme des bases pour expliquer ce qui va suivre. Je vous baladerai dans l'espace, ensuite comme pourrait le faire un "Blade runner". Aucune anticipation pour les acteurs. Du coup par coup. La mémoire est une arme à double tranchant surtout pour les enfants quand les parents ne sont plus là pour défendre leur volonté, leurs hypothèses et leurs thèses. Pour les successeurs, il ne reste alors que les déductions hasardeuses pour interpréter la vie de leurs parents qui ne sont plus là. Cela va forcer ce qui aurait pu être imaginé pour l'héroïne à voyager dans le passé pour comprendre son présent.

- Contrairement à vos autres romans, cette fois, vous avez parler d'un lieu qui est proche de votre lieu de résidence et non pas San Francisco ou la France. Est-ce une occasion de revenir aux sources?

- Pas loin, en effet. En Belgique, mais un lieu complètement inconnu par moi, avant de faire la connaissance de cette maison. 

- Donc, vous découvrez tout, même votre propre pays par la même occasion? 

- En effet. Ce fut une découverte. Mais, nous n'y resterons pas. Considérez la maison qui contient ce fauteuil blanc comme un pied à terre, qu'il devient une rampe de lancement tout azimut à la découverte du passé qui se projette sur le futur.

- Vous parliez de famille aisée, l'argent joue-t-il un jeu important dans votre histoire? Est-il une suite ou un cas de ce qu'on a pu lire dans votre précédent article sur les très riches?

- Non, le lien avec cet article est une coïncidence. Mais, c'est vrai, l'argent joue presque le rôle central. Sans lui, rien ne se serait passé de la sorte. Il ne s'agit pas de très riches. Ici, la richesse a été construite pendant le temps d'une génération. Souvent, cette richesse fructifie lors de la génération suivante, avant, de fondre dans la troisième. L'argent sera seulement contrarié par l'amour, par une héroïne qui ne voit pas les choses de la même façon que ses aînés.

- Une héroïne que vous allez suivre comme un fil rouge? 

- Oui. Mon héroïne est la fille d'un deuxième lit. Elle a deux demi-frères du premier. Il y a aura seulement parfois des voies parallèles qui s'y immisceront. Les femmes ne sont-elles pas plus courageuses et plus curieuses que les hommes? (Sourire) La faiblesse et la jeunesse de mon héroïne, sa gène du début, vont se transformer en force. À compter de la minute qui scelle la rupture avec sa mère, tout va s'enchaîner dans une envie de savoir ce qui s'est réellement passé alors qu'elle n'avait pas connu son père. Une éternité n'est-elle pas faites de coïncidences et d'anecdotes qui prennent le temps qu'elles veulent? (Rires)

Chapitre 1: Chez le notaire

« Notaire : arrive souvent au dernier acte. », Tristan Bernard

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Charleroi, lundi, 2 juillet 2001, 10:00 du matin.

Devant le notaire de famille, les héritiers.

Le notaire est loin de la prime jeunesse. Cheveux blancs sur les tempes quand il en reste.

Le bureau suit le style de son hôte. De lourdes tentures poussiéreuses avec embrases aux fenêtres ne laissent passer la lumière que très partiellement. Filtrer la lumière du jour semblait être la préoccupation majeure de la maison. Tout devait être feutré jusqu'aux tapis.

En ce début de juillet, la chaleur était moite. Une chaleur presque étouffante.

Un large bureau en bois d'acajou complétait cette impression de solennité due à l'âge.

Les cinq personnes qui avaient rendez-vous sont devant lui. Dans l’ordre, il y avait l’aîné, Antoine, 54 ans et Michel, 34 ans et la demi-sœur, Manu, 27 ans. 

Après les serrements de mains, une fois assis, le notaire avait commencé par un discours de bienvenue.

Les deux fils étaient mariés et leurs épouses les accompagnaient sur des chaises légèrement en retrait. Manu, arrivée la première dans l'étude du notaire, non mariée.

La stature massive d'Antoine l'enserrait dans son fauteuil à accoudoirs. Debout, il devait frôler le mètre nonante. Un air sévère, une cravate ajoutait une touche à son aspect de patriarche de famille qu'il avait toujours assumé devoir prendre. 

Antoine, en général, était d'une fermeté sans faille qui n'aimait pas l'opposition. Une habitude qu'il avait prise avec le personnel de son usine. 

Michel était moins imposant. Son détachement se reflétait déjà dans son aspect vestimentaire, plus moderne mais encore très stylé par rapport à Manu. Second couteau, il restait, très souvent, entre le marteau et l'enclume, comme une girouette entre son frère et Manu. Il gardait d'ailleurs des rapports plus doux et plus affables avec elle.

Les deux frères avaient des cheveux blonds et des lunettes sur le nez et cela donnait un air de famille incontestable.

Aucune complicité apparente entre frères. Ils se connaissaient mieux entre eux, mais sans plus. Aller chez le notaire était visiblement quelque chose de solennel pour les deux frères et le sérieux était de mise.  

A droite, Manu, la moins participante à l'événement, restait la plus souriante, la plus sociale. Trouble-fête, elle semblait gênée d'avoir été conviée et de faire partie de cet héritage.  

Un mètre soixante cinq, à vue de nez. Cheveux noirs.

Elle gesticulait dans son fauteuil, trop grand pour elle. Comme elle avait dû attendre dans la salle d'attente, elle se forçait déjà pour ne pas bailler. 

Si la raideur de l'entretien semblait donner l'idée générale, elle en créait le contre-poids.

Le notaire avait remarqué qu’il y avait manifestement une séparation physique entre les deux frères accompagnés de leur épouse d'un côté et leur demi-sœur qui restait un peu à l’écart. Comme aucun des enfants ne se permettait de répondre, il continua après un sourire.

- Encore, bonjour, je vous remercie d’être tous trois venus en mon étude. En tant que Notaire exerçant son ministère à Charleroi, feu votre mère que j’ai bien connue m’a chargé de vous recevoir pour exécuter ses dernières volontés. Décédée à l’âge de 63 ans alors qu'elle était encore en pleine connaissance de ses moyens intellectuels, sa disparition m'attriste. Une mort assez foudroyante à ce que j'ai appris par Manu, ce qui ne lui a pas laissé beaucoup de chance apparemment. Quelques jours, à peine, après son entrée à l'hôpital d'après ce que j'ai pu comprendre. Manu était la première en salle d'attente et c'est elle qui m'a mis au courant. Deux semaines se sont passées depuis l'enterrement, j'ai donc fait vite parce que je pars bientôt en vacances. Aussi, vais-je vous lire son testament que je possédais depuis quelques années en mon étude, aucun autre document ne m'ayant été livré depuis amendant ses décisions testamentaires. 

Après ces quelques mots, le notaire marqua une pause et leva les yeux, habitué à ce genre de situation.

Se rendre compte des effets d'un héritage sur les héritiers, il aimait. Jamais rassasié des réactions que peuvent manifester les "heureux élus", il s'en amusait toujours autant. Les mimiques, leur énervement faisaient partie des bons moments de sa profession. Cette fois, il savait que la succession ne se limiterait pas à quelques cacahuètes mais d'une petite fortune résiduaire. La succession principale avait déjà eu lieu une première fois, après la mort du père des deux frères. Dans ce cas, il s'agissait de la succession de leur mère à tous.

Votre père, Antoine et Michel, je me souviens parfaitement qu’il est décédé en avril 1973, alors qu'il avait à peine 54 ans.  Après des études à l'université de Gand, je l'ai connu lorsqu'il est arrivé de Flandres pour faire fortune en Wallonie avec l'idée d'un procédé original de fabrication de verrerie qu’il installa à Jumet. La chimie, c'était son violon d'Ingres et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne fallait pas l'orienter sur ce sujet sans se réserver une porte de sortie. Il a bien réussi après avoir lancé son affaire qu'il a appelé "Verrochim" en utilisant les résidus du charbonnage traités par des procédés chimiques dont il avait le secret. Ses clients, il les cherchait à la messe du dimanche. Avant cela, pendant la guerre, il avait été résistant et la connaissance de la chimie lui avait servi pour élaborer des explosifs. Après la guerre, ce fut une époque de prospérité dans la verrerie pour votre père. Epoque de gloire complètement révolue, aujourd'hui. Le père de Manu, je ne l’ai en revanche jamais rencontré. 

Nouvelle pause en attente d'une réaction qui ne vint pas. Il continua.

- Vous, les fils, vous avez donc déjà reçu votre partie d’héritage à sa mort. Mais votre mère a conservé la part qui lui revenait par contrat de mariage et l’usufruit de certains biens et c’est pourquoi vous êtes là, aujourd'hui. Antoine, comment se porte l'affaire que votre père vous a léguée, puisque le charbonnage n'est plus ce qu'il était ?

- La société ne se porte pas trop mal. Je l'ai reconvertie dans d'autres secteurs plus porteurs, plus moderne. Merci.

- Quant à vous, Michel, j'espère que votre cabinet médical suit une bonne lignée. 

- En effet, la clientèle ne diminue pas et de nouveaux clients arrivent encore.

- Et vous, Manu, je suppose que vous êtes encore un peu jeune pour avoir déjà fait carrière.

- J'ai encore mes études d'anthropologie et de sociologie dans la tête. Je n'ai pas encore eu le temps d'exercer ma profession. Je pense qu'un jour, il faudra que je sorte du pays pour l’exercer pleinement. En général, une orientation de ce type ne trouve de débouché que dans les pays en voie de développement. Comme j'aime les voyages, cela tombe bien.

- Très bien. Je suis heureux de l'entendre. Votre mère à tous trois a tenu à ce que, vous Manu, soyez dans la liste des biens de sa propre succession. Vous savez tous que votre mère ne s’était pas remariée avec son second compagnon de vie. Celui-ci a disparu peu de temps avant votre naissance, Manu. Je vais donc ouvrir l’enveloppe cachetée qu’a laissé votre mère et nous en faire découvrir le contenu.

La découverte de l'héritage, un mot qu'elle utilisait dans d'autres circonstances en rapport avec la sociologie. C'est à croire que le notaire aimait ce prénom "Manu", pour qu'il le répète à chaque phrase. 

L'histoire de la famille, les deux frères la connaissait par cœur. Les humeurs de leur père. Combien de fois, dans leur jeunesse, n'avaient-ils pas reçu le message "de mon temps, cela ne se serait pas passé ainsi" quand ils dérivaient de ses manières de penser. Leur père était ce qu'on peut appeler une nature sévère et charismatique avec la carrure d'Antoine et l'entregent mieux structuré de Michel. Manu était totalement différente. Plus fine, plus fluette avec les cheveux en bataille. Plus rose bleue...

Dans la pièce, plus un bruit ne venait troubler le silence.

Aucune joie manifeste de part et d’autre du bureau. C'est déjà ça, se dit le notaire.

Il prit un coupe-papier posé sur son bureau et décacheta la lettre tout en regardant les trois enfants devant lui. La remise des prix pouvait commencer...

Il surprit un petit coup d’œil complice entre les deux frères, mais il n’en laissa rien voir et commença à lire la lettre manuscrite.

Mes chers enfants,

Antoine et Michel, fils de Raymond Borre

Manuella Swenne qui a pris mon nom

Veuillez trouver en ce moment qui doit être douloureux pour vous, les décisions que j’ai prises depuis longtemps au sujet de l’héritage que je vous destine après mon décès. Ces décisions ont été prises en parfaite connaissance de cause, comme notre notaire pourra vous le confirmer.

Mes deux chers fils, vous avez déjà pu faire fructifier la succession et les biens de votre père qui, à sa mort, a légué à  Antoine une usine de produits chimiques dont il avait lancé l’activité et assuré la pérennité de son vivant. La vie étant ce qu’elle est, il nous a quitté en pleine force de l’âge, conséquence de ce que l’on appelle des "suites d’une longue maladie". Antoine, tu en as pris la direction. Quant à toi Michel, la part qu’il t’a légué t’a permis de monter ton cabinet médical. Manu est arrivée bien après. C'est pour cela que j'ai demandé que cette fois, elle fasse partie à part entière de la succession, même si elle ne porte que mon nom, nom que je lui ai donné de bonne grâce.

Comme j'ai eu une vie assez simple, j'estime qu'il y doit y avoir encore suffisamment de disponibilités sur mes comptes en banque dont notre notaire, encore une fois, possède la liste. 

Alors, j'ai décidé que vous, mes deux fils aurez droit à un tiers des biens financiers inventoriés, tandis que Manu aura un autre tiers en plus de la maison que nous avons occupé tant d'années ensemble à Jumet, avant qu'elle n'aille dans un kot d'étudiante à Bruxelles. Elle y a réussi et a actuellement un rôle temporaire dans un laboratoire de recherche. 

J'ai confiance en notre notaire. Il fera l'inventaire que je n'ai pu réaliser moi-même.

Je conçois que mes décisions puissent vous choquer, mais cela a été mûrement réfléchi. Manu fait, à mes yeux, partie entière de la famille et cette maison lui revient puisqu'elle y a habité avec moi, bien plus longtemps que vous deux, mes fils, qui êtes chacun parti vivre avec vos propres familles respectives.

Que ceci ne donne pas lieu à motif de brouille entre vous. Ce serait la pire des choses pour moi à six pieds sous terre.

Je vous implore de rester heureux comme je l'ai été à vous élever.

Votre mère, Julie Swenne, veuve Raymond Borre,"

Sa signature suivait ces derniers mots. 

La voix traînante du notaire, qui ponctuait ses phrases, s'était arrêtée et ses yeux jetaient alternativement des éclairs de chaque côté de ses interlocuteurs et sur la feuille qu'il lisait.

Pas un mot ne sortit. Aucune réaction ni enjouée, ni revancharde.

Le silence, comme si chacun attendait la suite.

Les deux fils se regardaient, sérieux. Ils se demandaient ce qu'ils allaient pouvoir rétorquer ou répondre à cette lettre de vœux.

Manu était restée plus insensible à l'événement. Impassibles, ses yeux en disaient plus long de malice et le sourire de Joconde qu'elle s'était imposée depuis le début ne ressortit pas de son visage. Elle attendait la suite, mais pas celle de sa mère, celle de ses co-héritiers.

Elle avait toujours été plus ou moins rejetée par ses demi-frères sans toujours en comprendre la raison, mais s'en était fait une raison. Cette fois, elle triomphait en silence, en ressortant du chapeau de complaisance qu'elle n'avait jamais quitté vis-à-vis d'eux.

Le notaire enchaîna.

Je vois que vous ne contestez aucunement les vœux de votre mère. La décision de votre mère me paraît tout à fait justifiée. Comme votre mère et sa décision me le demandait, je vais donc faire l'inventaire des biens. Je présume que Manu possède les clés de la maison de Jumet. J'ai un autre trousseau que je tiendrai pour le moment avec le dossier. Entre-temps, Manu continuera à maintenir la maison en l’état pour qu'elle ne reste pas inhabitée. Voulez-vous me communiquer vos comptes en banque respectifs que je puisse vous virer votre dû dès que j'aurai achevé la succession? 

Chacun inscrivit à la suite d'un document les références demandées. Les deux frères se levèrent de concert, Manu restant assise comme si elle semblait ne pas avoir compris la portée du dernier geste post mortem de sa mère, il lui tendit d’abord la main pour l'aider à se lever, puis serra tour à tour celle de chacun des fils.

- Avec mes condoléances", s'empressa-t-il d'ajouter. 

La séance était finie pour le notaire.

A cinq, ils se retrouvèrent ensuite dans le corridor de l'étude.

Antoine se retourna sèchement vers Manu et lança:

- J'espère que tu es contente. Maman a essayé de ressouder la famille. Tu as assisté à ses derniers moments et la maison, tu en connais tous les recoins les plus récents. Donc, la maison te revient" dit-il d'un air dédaigneux. 

Manu sentait le reproche à plein nez. Elle décida de feinter.

- N'es-tu pas content de cette solution, toi, Antoine?, répondit-elle, le sourire aux lèvres

- Si, si...

Ces paroles sentaient un peu le réchauffé et l'amertume. Manu ne savait pas ce qu'elles cachaient, ni ce qu'elle pouvait répondre.

Un sourire pour seule réponse. Michel restait à l'arrière avec sa femme sans mots ni autres signes distinctifs.

Derrière Antoine, son épouse montrait une tête bien plus empreinte de sentiments négatifs, mais n'osait pas prendre la parole après son mari, elle qui s'était toujours sentie déforcée vis-à-vis d'Antoine, toujours sur ses gardes comme le caniche devant le grand chien qui venait lui renifler le derrière.

Manu le sentait. Elle avait cette fois emporté une victoire sur Antoine, mais n'était-ce pas une victoire à la Pyrrhus? Quand on tombe de cheval, il convient de remonter au plus vite et Antoine pouvait le faire. Dans le couloir, en sortant de chez le notaire, elle avait senti une animosité électrique.

Michel, par contre, plus proche en âge de Manu et en esprit semblait vraiment en accord avec le testament de sa mère. Cela n'avait qu'assez duré, cette animosité latente entre les deux frères et leur demi-sœur, devait-il penser.

Chacun rejoignit sa voiture et ce fut tout, car tout était dit. Les retours de flammes pouvaient se produire après les concertations entre époux, mais personne n'était arrivé à cette extrémité, ni ne l'espérait de prime abord.

Manu ne pensait pas qu'Antoine aurait pu contester les vœux de sa mère.

Ce quelle n'aurait pu entendre, se passa dans la voiture d'Antoine.  Elle aurait pu en être effrayée.

Un dialogue avec son épouse à ses côtés :

- Tu as vu cette pétasse ? Elle n'a même pas pu revêtir autre chose qu'un jean pour venir chez le notaire. Papa me destinait cette maison et voilà que ma mère la lègue à ma demi-sœur. Le droit de préemption pour l'aîné n'existe plus... J'enrage. 

- Tu as raison. Cette maison, c'était à toi qu'elle devait revenir et nos enfants auraient pu la léguer à nos petits enfants. Tu n'as qu'à contester l'héritage.

Le décor était planté. 


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Chapitre 02: Le retour

« Autopsie: elle permet aux autres de découvrir ce qu'on n'a jamais pu voir en soi-même », Maurice Ferrand


 

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Dans la voiture, Manu semblait conduire en automate. Tous les souvenirs revenaient en séquences aléatoires. Sa mère était devant ses yeux, mais aussi les querelles qu'elle avait entretenues dans le passé avec ses demi-frères.

Avec Antoine, cela avait été, le plus souvent, des relations à couteau tiré. Pas sur le prix des patates, évidemment. Dans une famille de nantis, cela ne passerait pas la rampe. C'étaient des conflits d'autorité. Machisme contre féminisme. Le tendance de jouer au maître de maison d'Antoine, à faire de Michel, son porte-parole et de sa demi-sœur son souffre-douleur comme le parrain qui imprime sa personnalité de frère aîné.

A chaque fois, Manu se rebellait comme remontée sur un ressort qu'elle détendait à la première incartade.

Sa mère avait joué le tampon entre eux. Voyons, il faut "garder l'église au milieu du village", selon son expression pêchée dans une instruction très religieuse.

En ce moment précis, Manu se rappelait surtout des derniers moments de sa mère. De sa petite main fine dans la sienne lors de ses derniers soupirs.

Morte d'une hémorragie interne, d'accord, c'était la version officielle. C'est ce que le médecin lui avait dit en sortant de la salle de réanimation. 

Mais, encore, une hémorragie provoquée par quoi? Sa mère n'avait jamais eu de problème de santé avant cela. Elle était construite dans le marbre comme chacun s'amusait à le lui répéter.

Malgré les tentatives de Manu, le médecin n'en avait rien dit de plus. Il avait seulement relevé les épaules pour seule réponse.

Pas d'autopsie, évidemment, puisque si cela avait été nécessaire, elle était exactement, là où il le fallait pour le faire. L'explication qu'elle avait lue dans le dictionnaire pour une hémorragie était un saignement en dehors de son circuit naturel constitué entre le cœur et les vaisseaux sanguins.  En dehors du circuit naturel? Là, c'était la bouteille à encre qui avait fait péter son goulot. L'âge de sa mère, à peine 63 ans, n'était pas encore de ceux qui faisaient partie de la moyenne de la mortalité féminine en 2001. 

Une sortie de piste prématurée suite à une vie active? Rien d'autre? Un peu mince tout de même aux yeux de Manu. 

Que sa mère ne reviendrait pas, rien ne le laissait présager une heure avant d'appeler l'ambulance à Manu et qui sait, à sa mère elle-même. Appeler une ambulance, c'était une première pour Manu. Fébrile, elle avait pianoté les chiffres du 900 sur le téléphone pour appeler les secours. 

Avec le stress et la peur que l'ambulance n'arriva trop tard, elle l'avait accompagné jusque dans la salle de réanimation. Sa mère n'eut que le temps de jeter un dernier regard vitreux vers elle.

Décidément, pour Manu, sa mort resterait une énigme sans réponse. Pour ses demi-frères quand ils étaient arrivés dans la soirée à l'hôpital, c'était, simplement, une vie plus courte que d'autres comme conclusion d'une vie active. Tout d'abord, Manu n'avait pas compris leur impassibilité. Elle pleurait, mais les larmes ne l'avaient pas encore touchée. Plus tard peut-être, se disait-elle.    

Le mois de juin, un mois creux, elle était venue habiter dans la maison de Jumet et elle n'avait eu aucune impression que commençait une période de fatigue pour sa mère.

Sa préoccupation du moment, retourner à la maison au plus vite.

Et déjà, elle se demandait, ce qu'elle allait faire de cette grande maison. Trop grande pour elle seule. Bourlingueuse dans l'âme, cette maison entrait en contradiction avec sa volonté de ne pas se fixer. Avec sa profession d'anthropologue, de sociologue dans ses bagages, elle se voyait courir le monde.

- Bof, on verra ce que j'en ferai, se disait-elle. 

Manu avait vécu jusqu'ici sans véritable vie amoureuse. Des rencontres avec un ou deux étudiants mais sans suites. Absorbée par ses études, ses rêves de connaître le monde et de ne pas avoir à demander à quiconque la permission de partir où bon lui semblait. 

Déjà très jeune, elle s'était sentie différente de ses demi-frères et parfois de ses propres copines de classes qui ne pensaient qu'à tomber dans les bras d'un étudiant plus âgé qu'elle, plus prêt d'avoir un diplôme sous le bras. Manu, c'était l'amour des idées, mais pas d'amour physique.

Son côté vestimentaire très souple se mariait avec sa manière d'être. Féminine, sensible, elle s'habillait pourtant souvent à la garçonne. Des cheveux en bataille complétaient le tableau qu'elle avait voulu créer à sa propre image.

A un carrefour, prise dans ses rêveries, Manu dût freiner en catastrophe sous le klaxon angoissé mais vindicatif d'un camion. Elle avait oublié d'observer la priorité du carrefour.

Elle s'arrêta le long du trottoir, effrayée par ses errements et son manque de lucidité dans le trafic routier. Elle se frotta les yeux instinctivement pour reprendre ses esprits.

Elle se devait d'arriver entière pour suivre les vœux de sa mère. Calmée, elle reprit la route, plus lentement encore, en prenant plus de soin devant les impératifs de la circulation.

Après la route qui menait jusqu'à la maison, ce furent les rues de Jumet pour y arriver. Sa voiture aurait pu s'en souvenir vu le nombre de fois qu'elle les avait empruntées, mais elle n'était pas dans son état normal.

Après un dernier rond-point, la maison apparut enfin.

Elle l'avait quitté, il y avait ces quelques jours à peine mais elle lui semblait bizarrement différente.

Différente, car c'est elle qui, cette fois, disposait du sésame comme propriétaire. Plus personne qui répondrait à son double coup de sonnette comme mot de passe quand sa mère en avait la tâche.

La grille métallique faisait un bruit sinistre en grinçant sur les dalles du sol après avoir tourné la clé dans la serrure. Rien de changé et pourtant, une impression de "nouveau" qu'elle n'avait jamais eu auparavant.

Derrière elle, une voisine, Madame Sornin, qui avait dû surveiller les lieux derrière sa fenêtre, accourut.

- Bonjour, Manu. J'ai appris que votre mère était décédée à l’hôpital. Je suis venu à l'église, le jour de l'enterrement. Il y avait beaucoup de monde et je suis restée dans l'ombre.

- Oui, Madame Sornin.

Imperceptiblement, une larme lui coula sur le visage sans qu'elle puisse les retenir, en même temps.

- Ma chère Manu. J'en suis tellement désolée. Toutes mes condoléances. J'ai tellement bien connu ta mère. Toi, aussi d'ailleurs..

C'était la première fois que la voisine tutoyait Manu.

- A-t-elle souffert? Quand je l'ai vue partir dans l'ambulance, j'ai eu la chair de poule. J'avais peur du pire. Et c'est lui qui est arrivé.

- Oui, elle n'a pas eu beaucoup de temps pour souffrir. Au début, lors de la crise; très certainement. Puis, on doit lui avoir donner de la morphine pour supporter la douleur. Elle est restée deux jours en soins intensifs. A partir d'aujourd'hui, vous me verrez un peu plus souvent. J'emménage ici, pas nécessairement de manière définitive, mais pour quelques temps. La maison est bien trop grande pour moi seule. Mon petit appartement à Bruxelles deviendra une sorte de résidence secondaire, le temps que je mette un peu d'ordre dans la maison. Ma mère me l'a léguée dans sa succession et je me dois de l'entretenir.

- Très bonne nouvelle, par contre. Je te connais depuis tellement de temps. Tu n'étais pas plus grande que cela. Ces dernières années, tu as toujours été auprès de ta mère, même quand tu habitais Bruxelles. Elle me le disait que tu lui téléphonais très souvent pour lui donner des nouvelles de tes études. Elle était très fière que tu t'en sortais bien. Te connaissant volontaire, j'avais confiance en ta réussite. 

- Merci pour votre confiance et de vos souhaits de me voir comme voisine.

La dame tourna les talons après un signe de la main.

- N'hésite pas de venir me chercher si tu as besoin de quoi que ce soit. Je te laisse, j'attends mon mari. Il va être surpris d'apprendre que tu t'établis ici en tant que voisine. Tu as toujours été plus encline à fréquenter les grandes villes.

Cette remarque surprit Manu. Amusant l'impression que l'on donne aux gens, se disait-elle. Fréquenter les grandes villes, parce qu'elle suivait des cours et avait son travail à Bruxelles, sa voisine n'était pas encline à le comprendre et elle à la contredire.

Manu monta les quelques marches et entra dans la maison dont elle n'avait pas eu le temps de fermer toutes les portes à clé.

Devant elle, le grand escalier qui menait à l'étage. Nous étions en été et le soleil avait pu réchauffer la maison. L'humidité s'était pourtant immiscée en trouble fête. Le dernier orage d'été avait ponctué de petites canicules.

Le soleil, haut dans le ciel, n'avait plus concédé ses rayons sur les hauts plafonds de la maison, mais la lumière était bien là dans les moindres recoins. 

Elle tourna les talons et ouvrit la grande salle à sa gauche.

C'était la pièce qu'elle connaissait le mieux en dehors de la petite chambre à l'étage qui lui avait servi de chez elle quand plus jeune, elle habitait dans la maison.

Une pièce divisée en deux parties avec la salle à manger centrée par une longue table et entourée de chaises hautes.

De riches cheminées dans les deux pièces. Faites de marbre blanc avec d'autres marbres de couleurs incrustées et deux chevaux en haut-relief, en leur centre. 

Dans un coin, un piano à queue sur lequel elle avait eu le plaisir d'entendre jouer sa mère et d'apprendre le solfège, sans aller aussi loin qu'elle.

Souvent du Chopin, du Rachmaninov, ses préférés et quelques autres compositeurs,  sa mère adorait.

Ce piano faisait partie des meubles comme si c'était une armoire. Il complétait harmonieusement l'ensemble que sa mère réservait à l'art.

Puis, cela s'était estompé. Quand Manu lui demandait de jouer, elle répondait timidement:

- Je suis trop vieille. Mes doigts ne suivent plus les notes, comme je le voudrais. 

Manu n'insistait jamais. Les touches gardaient toujours le même éclat sans poussières. Sa mère devait continuer à jouer en cachette, sans spectateur. 

 

 

 

Chapitre 03: S'installer dans les souvenirs

« Il ne suffit pas d'avoir de bonnes idées, il faut agir. Si vous avez besoin de lait, ne vous installez pas sur un tabouret au milieu d'un champ dans l'espoir qu'une vache y passe. », Curtis Grant 

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Manu fit semblant de redécouvrir les lieux. Un tour du propriétaire alors qu'elle en connaissait presque tous les recoins de la maison. Une maison de maître construite pour correspondre à l'idéal du premier mari de sa mère... Grande, trop grande...

Elle avait dû le dire à sa mère, un jour, alors qu'elle vivait seule la plupart du temps même s'il y avait bien quelqu'un qui venait faire l'entretien toutes les semaines. 

Cette fois, la maison dont elle était devenue propriétaire, était différente. Elle le ressentait et ne savait pourquoi.

Elle monta à l'étage, remit un peu d'ordre puisqu'elle l'avait quitté dans la précipitation. Elle lissa les draps et la couette, restés en désordre sur le lit.

Cette fois, Manu était seule maître à bord. Elle se devait d'apposer sa marque sans recevoir de conseils.

Il est vrai que l'ordre n'avait plus été la priorité de sa mère depuis quelques temps. Manu s'arrangeait à le faire derrière elle, quand, présente, elle le pouvait sans lui en faire le reproche.

Laisser l'ambiance, un peu bohème, qu'avait décidément prise sa mère, ne lui déplaisait pas totalement d'ailleurs.

Quand elle avait voulu en faire plus, elle s'était vu répondre par sa mère.

-Manu, s'il te plait, laisse la maison en l'état. Je l'aime telle qu'elle est et quelqu'un vient toutes les semaines pour cela. Si les choses ne sont plus comme avant, moi non plus, je ne le suis plus. Ma mémoire ne se rappelle que de la place où j'ai laissé les choses. Si tu remets trop d'ordre, je ne vais plus les retrouver. 

Manu n'avait pas insisté et plus jamais, elle n'avait proposé son aide trop efficace, trop ordonnée.

Les chaises mises sur la table, ce fut le nettoyage du carrelage à l'eau. Cela devait donner un coup de jeune à l'ensemble. 

Elle mit deux heures pour rétablir un semblant d'ordre, rien que pour le rez-de-chaussée.

Contente, elle s'assit à la place que prenait sa mère dans le fauteuil blanc, près de la cheminée. Elle observait la grande et belle cheminée, toute de marbre rare vêtue.

Comme elle avait remarqué que le cuir du fauteuil était usé, craquelé à plusieurs endroits, elle se releva avec l'intention de retourner la partie du fauteuil qui avait trop souffert sous les fesses de sa mère.

Surprise, c'est alors qu'une lettre scellée, collée à l'arrière du coussin, apparut. A côté un grand agenda. 

Qu'est-ce qu'elle pouvait faire là?

Avait-elle été oubliée et non envoyée à son destinataire? 

Sur l'enveloppe, ces seuls mots manuscrits:

A ma chère fille, Manu. A ouvrir après ma mort. 

Émue, Manu tenait la lettre à deux mains. 

Cette situation d'attente dura bien une minute, si pas deux, à lire l'entête et à la retourner. Le temps n'avait plus cours et elle aurait bien été en peine d'en évaluer les secondes.

Enfin, elle alla chercher un coupe-papier dans le bureau à côté.

Avec un léger degré d'excitation, elle coupa la tranche de la lettre et commença à lire.

 

20 mai 2001. 

Chère Manu, 

Cette lettre fait suite à mon testament dont le notaire a dû te faire part, ainsi qu'à tes demi-frères, Antoine et Michel.

Je me devais d'ajouter une annexe qui t'était destinée plus personnellement. Je savais que tu la découvrirais, puisque tu es devenue la propriétaire de la maison à cette occasion. Je m'asseyais le plus souvent dans ce fauteuil pour que tu ne découvres pas cette lettre de mon vivant. 

Tu as été la dernière à m'accompagner dans notre maison. J'ai toujours apprécié ta présence, tes coups de fil presque quotidiens, pendant tes études. Ils mettaient du baume sur mon cœur et renforçaient ma fierté à ton égard. Je ne te l'ai jamais dit, je te préférais bien que je ne l'ai jamais fait ressentir à Antoine et Michel.

Je n'aurais pas été une bonne mère s'il en avait été autrement et si je l'avais laissé sentir trop fortement. Vous étiez, tous trois, mes enfants. 

Mes fils restent mes fils et j'aurais tout fait pour les protéger. 

Tu es restée célibataire et j'en ai profité, je l'avoue. J'espère que tu ne me rends pas responsable. Je ne t'ai jamais forcée à m'accompagner dans ma vieillesse. Mais tu l'as fait, mieux que tu ne le crois. A la fin, tu prenais la direction des opérations à mon plus grand plaisir. Ainsi, j'ai eu plus le temps de t'apprécier.

Je sens que mes forces m'abandonnent. Quelques crampes au ventre qui reviennent. Je ne t'en ai rien dit, mais, ces derniers temps, je ne me sentais pas bien. 

C'est pourquoi je t'ai écrit cette lettre. 

Je peux maintenant t'avouer certaines choses de ma propre histoire et que je n'ai jamais dites à personne.

Il y avait une grande différence d'âge entre le père d'Antoine et de Michel et moi-même.

Dix neuf ans, cela ne se sent pas au début, mais avec l'âge cela semble s'allonger.

Leur père était souvent devenu acariâtre, autoritaire vers la fin de sa relative courte vie. En acceptant de me marier, j'ai abandonné une carrière de pianiste internationale qui aurait pu être belle. Il ne l'aurait pas accepté. Pour lui, une femme devait de rester à la maison et éduquer les enfants. Le début du mariage se passa très bien avec lui. Mais après la naissance de Antoine, nos relations intimes se raréfièrent, ceci, peut-être, parce qu'il me faisait de plus en plus sentir que c'était lui qui rapportait les finances à la maison. L'usine et surtout l'argent qu'elle apportait, était toute sa vie. Il ne m'a jamais battue mais ses paroles valaient, parfois, des gifles en intensité. Une violence psychologique pour me rabaisser à mes fourneaux puisque le milieu artistique dont je faisais partie, ne rapportait rien.  Il rentrait tard. Le temps qu'il me consacrait devenait restreint et j'ai cru qu'il me trompait. J'en arrivais à l'espérer. J'étais devenue sèche, cloîtrée dans la maison, moi qui avait toujours eu envie de rire de tout et de rien. Michel a plus été le résultat d'un viol que d'une volonté commune d'avoir un frère pour Antoine. 

Il fumait beaucoup. Puis, il y a eu son cancer du poumon. Je l'ai soigné du mieux que j'ai pu, mais la fougue n'y était plus.

Quand il est mort, j'étais en mal d'amour depuis longtemps et quelque part libérée de ses sarcasmes.

Par testament, il léguait son entreprise à Antoine, quelques soutiens financiers à Michel et le reste me revenait.

J'étais encore jeune et prête à changer ma vie de femme. Ce fut le cas quand ton père est arrivé presque par hasard. Un hasard qui fait tellement bien les choses. Je fais appel à une société pour restaurer certaines choses dans la maison et il en fut chargé. 

Cela remontait à fin 1973. Il était portugais. Un homme venant du sud et qui avait le sang chaud. Il m'a raconté quelques éléments épars de sa vie.

Il s'était expatrié parce qu'avant la révolution des œillets, la situation politique lui avait fait peur, m'avait-il dit. En peu de temps, ce fut le coup de foudre entre lui et moi. Il aimait la vie, était beau comme un dieu, idéaliste et toujours rieur. Il te ressemblait avec ses cheveux noirs de jais. L'argent n'était pas sa raison d'être et nous nous sommes aimés comme des fous.

J'ai voulu qu'il vienne habiter chez moi dans la maison. J'entrevoyais une nouvelle vie et grand fut mon enthousiasme.

Cet amour n'a pas plu à tes demi-frères. Principalement à Antoine qui était le plus négatif à cet union. Quant à Michel comme il suivait son frère comme son ombre... Ma sœur, ta tante a cru bon me faire la morale. Je l'ai renvoyé dans son jardin d'Eden, l'endroit qu'elle n'aurait jamais dû quitter et j'ai coupé les ponts avec elle pendant un certain temps. Ton père et moi n'en avions que faire de leur jugement.  

Puis, ce fut une suite naturelle, tu as été conçue. Ton arrivée était prévue pour le mois d'août. Cet événement, je l'ai tenu secret à ton père. Je ne sais pas vraiment pourquoi, d'ailleurs. Peut-être, gênée que cela m'arrive si tard ou le fait que l'avenir me paraissait trop beau et que ton arrivée aurait pu ternir notre amour.

Un jour, Carlos, ton père, est parti et n'est jamais revenu, sans laisser paraître quoi que ce soit de ce qui l'avait décidé. Cela devait cacher quelque chose. Un amour brusque, sans savoir que tu étais en préparation. Disparu à jamais. J'ai cherché. Était-il retourné au Portugal? Quand il écrivait au Portugal, j'avais noté l'adresse écrite sur une de ses lettres. En Algarve à Sagres, là d'où il venait. J'y ai écrit plusieurs fois. Je n'ai jamais reçu de réponse. Peut-être, un problème de langue avait mené la mienne dans une poubelle. Peut-être, n'était-ce que l'adresse d'un proche. J'ignore la raison.   

Ton père, s'était évaporé aussi pour son employeur qui était dans la même expectative que moi d'autant qu'il n'avait ni demandé ni reçu son dernier salaire.

Puis le temps a passé. Je me suis résignée. Tu allais arriver sept mois après. Je ne manquais de rien financièrement. Tu es devenue l'enfant de l'amour par contumace, celui que tu allais remplacer dans toutes mes pensées. 

Ton père, inconnu pour toi, resterait dans mes souvenirs intimes et toi, qui devins ma préférée, ma tendre Manu.

J'en ai été très peinée que tu n'aies pas connu ton père. Aussi, ai-je choisi une solution de facilité en parlant de lui comme s'il était mort et ai demandé ainsi d'interpréter sa disparition de la même ma manière à Michel et à Antoine,.   

Plus grande, tu es partie pour tes études. Quelqu'un a dû te dire une peu la vérité sur ton père. Je ne connais, aussi, qu'une partie de l'histoire.

Quand tu as choisi de suivre les études de sociologie, je ne savais pas ce que cela comportait. Je suis allé m'informer dans le dictionnaire et lorsque je compris que cette profession cherchait à comprendre les relations sociales humaines, je ne te l'ai jamais dit, combien fut grande ma fierté dont tu m'as comblé.        

Si tu lis cette lettre, c'est que le notaire a bien fait son travail. A mes yeux, il était normal que la maison te revienne. 

Je joins à cette lettre, l'agenda qui m'a servi pour me rappeler tes coups de téléphones, ce que je devais te raconter, tes réussites et nos peines réciproques de ne pas se voir plus souvent. Tu y trouveras une petite composition personnelle que j'y ai griffonné.   

Si tu avais un jour l'envie de retrouver ton père, s'il vit encore, voici l'adresse qui m'avait servi dans mes recherches, à l'époque. Ton père s'appelait Carlos Da Silva. L'adresse que j'ai utilisée pour le retrouver, était estrada Cabo de San Vicente, 5, à Sagrès. 

Il te faudra remonter le temps et la filière si tu désires le retrouver, son passé et les raisons de sa fuite. 

J'ai voulu que dans ce moment de peine où tu ne garderas qu'un souvenir personnel de moi alors que j'ai encore tellement de choses à te dire, j'espère que tu le rencontreras pour qu'il te raconte notre amour avec plus de mots que je n'ai pu te dire.

Je te souhaite le meilleur dans la maison qui t'appartient désormais.

Tu es encore jeune. Trouve quelqu'un qui pourra t'apporter l'amour comme je l'ai trouvé pendant trop peu de temps avec lui. Aies des enfants ou adopte-en si l'envie t'en prend. 

Sois heureuse, chère Manu, c'est tout ce que j'espère là où j'emporte ton image avec moi. 

Je t'aime, je t'aime, je t'aime... 

Ta maman,  


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Chapitre 04: Le contre-coup

Tu dis que tu aimes les fleurs et tu leur coupes la queue, tu dis que tu aimes les chiens et tu leur mets une laisse, tu dis que tu aimes les oiseaux et tu les mets en cage, tu dis que tu m'aimes, alors, moi, j'ai peur", Jean Cocteau  

 

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Manu en eut le souffle coupé.

Profondément troublée, elle apprenait tout, comme par un coup de massue et les larmes perlaient doucement le long des joues.

Elle relut la lettre de sa mère.

Trop d'informations combinées dans cette page de vie.

Etre la préférée et ne pas pouvoir le clamer sur tous les toits pour ne pas vexer.

Le père de ses demi-frères, devenu tyrannique.

Michel, conçu dans la violence d'un viol maquillé.

Les dons de pianiste virtuose dont sa mère jouissait et auxquels elle avait dû renoncer. 

Non, il y avait trop de points noirs dans cette lettre.   

Sa mère l'avait écrite le 20 mai, très peu de jours avant sa mort, comme si elle avait senti sa fin proche.

Une mort annoncée, due à une fatigue? C'était un peu léger. 

Des points positifs, pourtant...

Son père, beau comme un dieu, avait de l'humour et lui ressemblait. Une nouvelle qui lui faisait du bien et du mal à la fois malgré la fuite de son père pour une raison toujours restée inconnue par sa mère. 

Cette lettre avait été rédigée pour révéler la vérité. La mort de son père, Manu savait savait que ce n'était pas ce qui lui avait été raconté. Jeune, elle n'avait jamais osé lancer une conversation sur ce sujet gênant avec sa mère, jusque au jour où elle avait tenté d'en savoir plus auprès de Michel. Cette histoire n'était, néanmoins, pas totalement claire.  

L'agenda qui accompagnait la lettre, correspondait à l'année 2000. Ecrit à la façon d'un journal intime, il comportait quelques annotations sur tous les jours de l'année. Parfois, un poème, écrit très vite, non exempt de ratures. Insérée dans l'agenda, une partition écrite sur du papier à musique. Repliée sur elle-même, celle-ci devait avoir reçu la visite d'une gomme à plusieurs reprises.    

Elle eut une envie irrésistible de la jouer sur le piano. 

Elle n'avait aucune difficulté à déchiffrer les notes. Au piano, elle n'avait évidemment pas la dextérité de sa mère. Doucement, elle lut la partition et quelques fausses notes en sortirent. Elle recommença, une première fois, une deuxième et au fur et à mesure que la musique prenait forme, les sons du passé lui revenaient en mémoire comme dans un murmure fredonné par sa mère sans qu'elle ne s'en rende compte.  

Elle remonta le temps et les souvenirs pour y insérer les siens du moins ceux dont elle avait connaissance. 

Manu était née en juillet 1974. Son père avait dû apparaître dans la vie de sa mère,  un an avant, après la mort du père d'Antoine et Michel.

Cette fameuse révolution des œillets de 1974, au Portugal, avait-elle rendu la Belgique, comme un havre de paix, à un émigré? Elle se plongea dans le dictionnaire encyclopédique qui prônait dans la bibliothèque.

Les années 70, une période troublée au Portugal, pendant laquelle la politique avait pris des aspects de révolution. 

Elle lut: "Le président du Conseil, Marcelo Caetano, refuse la proposition d'António de Spínola, de trouver une solution politique à la guerre en Guinée, une guerre coloniale qu'il considère comme perdue vu les pertes énormes et le moral  très affecté des troupes. Il n’accepte plus de porter le chapeau des erreurs du régime et de sa politique africaine.

Spinola échoue une première fois de renverser le Président de la République afin d'infléchir les décisions du gouvernement. Le mal-être de l’Armée est patent. En mars 1974, Spínola démissionne de son poste constatant que les prises de position sur le cours de la politique coloniale portugaise sont devenues intenables face aux ultras du régime. Un groupe d’officiers militaires décide alors d'intervenir sans attendre. L'opposition était contrôlé par des milices du pouvoir.".

Son père s'était senti en insécurité et s'était vu obligé de s'expatrier avant la prise de pouvoir des militaires. Dans quel camp, se trouvait son père pendant la dictature pour avoir fui le Portugal en 1973, avant la révolution?  Une question sans réponse. 

Le téléphone sonna.

Michel était au bout du fil.

Salut Manu. J'espère que tu te remets du décès de maman. Je n'ai rien dit devant la smala familiale, mais je suis très content pour toi de la décision de maman. La maison te revient de plein droit. Tu l'as occupée avec elle, pendant tellement d'années et sa fin de vie se passa, le plus souvent, en ta compagnie. Mon frère et moi étant mariés, nous t'avons un peu sacrifié à cette tâche. 

- As-tu bien connu mon propre père? 

Une question qui brûlait les lèvres de Manu.

- J'étais très jeune, mais sache que j'ai bien aimé ton père. C'était un chouette gars. Il n'y avait qu'Antoine qui a, tout de suite, été contraire à l'union de maman avec lui et surtout, à ce qu'il intègre la famille et vienne habiter chez elle.

- Merci pour tes paroles réconfortantes, Michel. Elles me vont droit au cœur. J'ai toujours regretté de ne pas avoir connu mon père. J'ignore toujours complètement ce qui lui est arrivé. Tu m'avais dit qu'il n'était pas mort comme maman me l'avait raconté. Si tu veux un jour, on pourrait se revoir pour en parler.

- J'en serais très heureux aussi. Cela a assez duré cette animosité entre nous, créée de toutes pièces par Antoine. Alors, on se téléphone un peu plus tard?

- Bonne idée. A plus tard.

Manu avait raccroché. Elle n'avait pas parlé de la lettre de sa mère qu'elle venait de découvrir. Cela devait rester, en grandes lignes, un secret entre sa mère et elle.

Plus tard, si le besoin s'en faisait sentir, il serait temps de l'utiliser et de lâcher quelques brides de la lettre de ce qu'elle avait appris. 

Elle n'avait pas beaucoup d'illusions à se faire sur les réconciliations familiales. Ce genre d'oppositions familiales s'incruste comme un cancer des os, si pas dans les gènes.  

Le jour suivant, ce fut le tour du premier étage. Là, il y avait plus que de l'ordre à retrouver. Il fallait rafraîchir les murs, les plafonds et les planchers de bois qui, vieux, craquaient sous les pas ou se fendillaient par endroits.

Tout cela n'avait jusqu'ici pas effleuré l'esprit de Manu. Même si elle avait pu s'en rendre compte, cela aurait pu brusquer la quiétude de sa mère.

Or, cette fois, elle était seule maître à bord avec une âme de capitaine au long court.

Les placards étaient pleins, trop pleins. Il fallait procéder à l'inventaire et se défaire de tout ce qui n'avait plus de raison d'exister. Le centre de la pièce devint un capharnaüm de déchets avant d'être transvasé dans le vieux container du jardin.

Le reste du temps de la semaine y fut consacré. 

Dans une boîte, elle trouva des photos anciennes.

L'une d'elles, représentait sa mère, le père et ses deux fils attablés. D'autres étaient du même topo.

Dans le lot, elle n'en trouva aucune de son père. 

Incroyable. Difficile à croire qu'il n'y ait jamais eu de photos de ce couple qui s'aimait aux dires de sa mère. C'est comme si elle les avait éliminé ou qu'elle n'avait pas voulu laisser de traces du passage de son père.

Manu se remit à chercher, comme si cette tâche devenait une obsession. Ses recherches demeurèrent vaines. Dans la mansarde, même constatation.

Fatiguée par la chaleur qui y régnait, elle arrêta ses recherches et jeta un coup d’œil par le vasistas relevé.

En avant plan, le grand jardin entouré de murs et les maisons voisines toutes empruntes d'une certaine nostalgie que la pauvreté que la région ne parvenait pas à cacher.

0.jpgLes belles années de gloire wallonne étaient déjà loin, perdues dans les affres d'un chômage qui se creusait par à coup massif dans l'industrie lourde. 

Tout ce que Manu apercevait à l'horizon avait une tonalité générale grise.

Le soleil, complice, s'était caché derrière les nuages et accentuait l'impression.

Dans le lointain, Manu laissa ses yeux voguer sur les terrils de la région, au repos comme des vestiges d'un temps révolu. Les charbonnages s'étaient tus. Ils n'y étaient pour rien, pourtant. Ils pouvaient encore fournir ce beau charbon noir, mais l'exploitation n'était plus assez rentable, trop polluante ou trop dangereuse. Le coup de grisou du mois août 1956, dans la mine du Bois du Casier, avait mis le holà à cette exploitation souvent effectuée par des immigrés italiens. Dans un passé plus lointain encore, des enfants avaient travaillé quinze heures par jour dans ces mines.

Depuis 1977, après la fusion des communes, Jumet était venue grossir le territoire de la ville de Charleroi, devenant ainsi, la plus peuplée de la Wallonie. Le choc pétrolier de 1973 avait mis la Belgique à genoux en frappant de plein fouet les structures vieillissantes de la Wallonie dorénavant prête à s'enfoncer dans des années noires de la récession, des grèves et des manifestations. A la fin des années 1970, le deuxième choc pétrolier provoqua une crise aiguë qui fit exploser la dette, précipitant la débâcle de l'industrie sidérurgique, ce qui aggrava d'autant l'austérité dans des années de plomb. Exsangue, le Hainaut avait heureusement reçu, pendant sept ans, jusqu'en 1999, des subventions européennes. 

Désormais, les trente glorieuses d'euphories faisaient vraiment partie du passé. Un passé glorieux que Manu n'avait pas vécu, mais dont sa mère lui avait parlé avec de multiples détails. Elle n'avait connu que le lent déclin de la Wallonie avec la volonté d'instituer le fédéralisme dans le pays.  

Avec ces instants de rêverie répondait le silence et donnait une étrange sensation de plénitude et de solitude qui ne déplaisait pas à Manu.

Elle sourit imperceptiblement en se rappelant sa jeunesse et de ces chocs de cultures et de consciences qu'elle avait connu depuis sa jeunesse. 

Quand sa mère venue de Flandres s'installer en Wallonie et s'était mariée avec son beau-père, tout était différent. La langue flamand, souvent rocailleuse, s'était même progressivement estompée à la table familiale. Oubliée, même devenue tabou pour répondre à une politique de gagnants. Le Wallon était utilisé, ils l'avaient essayé de même que l'italien baragouiné avec les immigrés.

Une toute autre époque qui devait connaître un jour, un renversement de situation.

Sortie de ses rêves du passé, mais surtout dépitée de ne pas avoir trouvé de photos de son père, elle se dit que c'était la première information à demander à Michel, pour briser cette énigme qui l'entourait et découvrir qui avait été son père. Elle redescendit au rez-de-chaussée.

Moins d'une heure après, le téléphone sonna à nouveau.

- Allô, ici, le notaire Versaillet.

- Bonjour Maître.

- J'ai reçu un coup de fil de votre frère Antoine. Il m'a demandé s'il y avait moyen de contester les décisions liées au testament de votre mère.

- Il a osé. Il ne semblait pas en avoir eu l'envie quand nous nous sommes quittés.

- J'imagine que l'idée a dû lui venir par après. Quand je lui ai répondu que votre mère avait décidé cela en parfaite santé et saine d'esprit, que ce testament était parfaitement légal, que le droit d'aînesse dont il se targuait, ne jouait pas, il s'est braqué.

- Que veux-t-il? Que je lui cède mes droits, mon héritage?

- Je lui ai dit que s'il voulait votre maison, il n'avait qu'à vous la racheter. Là, il s'est carrément mis en colère en déclarant "racheter ce qui me revient, vous n'y pensez pas". J'ai eu beau le raisonner, il est resté sur ses positions et menaçait de mettre la succession dans les mains d'un avocat. 

La conversation s'interrompit pendant quelques secondes avant que Manu reprenne son souffle.

- Mais, juste au cas où, je me déciderais à vendre, vous lui avez donné une estimation de la maison et fait une offre d'achat, rien que pour le remettre à sa place, je suppose.

- En effet, j'ai parlé d'un montant entre huit et dix millions de francs belges, minimum.

- Cher Maître, pourrais-je vous demander de lui donner ma réponse, si jamais il changeait d'avis?

- Bien sûr.

- Dites-lui que je ne suis pas vendeuse actuellement et qu'il peut aller en justice si cela lui chante.

- Je comprends votre réaction. Il n'a aucune chance. Je m'excuse de vous avoir dérangée. Je continue mon travail de notaire à la recherche des avoirs de votre mère sur différents comptes. Je vous donnerai dès nouvelles dès que je serai arrivé aux conclusions, mais il faudra attendre encore quelques temps, période de vacances oblige. Bonne journée et à bientôt. 

La conversation s'arrêta et Manu raccrocha le clapet du téléphone en gardant le cornet entre les mains.

Elle resta ainsi sans bouger pendant de longues minutes, interloquée par cette dernière nouvelle fumeuse. Antoine voulait la maison, même au forcing de la justice. Mais pourquoi tant d'insistance? 

Dans la soirée, elle téléphona à Michel.

- Je reviens sur ta proposition de me rendre visite. Peut-on se voir la semaine prochaine, ici, à la maison. Je ne connais pas assez ton épouse. De plus, j'ai déjà remis un peu d'ordre. Je cherche des photos de mon père. Sais-tu s'il y en a quelque part?

- Je sais que ta mère aimait ton père, Carlos.Tu connais tout de même le prénom de ton père, au moins? Elle filait le grand amour avec lui. Des photos, il devrait y en avoir, mais je n'ai aucune idée de l'endroit où tu pourrais en trouver. La maison est immense et plein de recoins. Cherche encore avant que je vienne. Je peux me libérer mardi après-midi, cela te convient?

- C'est parfait pour moi.

- Je viendrai chercher avec toi si tu n'as pas trouvé. Je ne parlerai pas de ma visite à Antoine. Pas sûr qu'il en soit enchanté.

- De cela, j'en suis certaine. Je me fous du fait qu'Antoine ne m'aime pas, d'autant que marié, il avait déjà quitté la maison quand je suis née. Je t'apprendrai quelque chose à son sujet qui va soit te faire sourire, soit te surprendre. C'est parfait pour mardi, dès 14 heures. Nous pourrons nous rappeler des bons moments que nous avons passé ensemble. Je devrais aussi planter quelques fleurs dans le jardin. Il est plus que temps. Je l'avais délaissé et maman ne me poussait pas à l'entretenir. Je te laisse. Je me réjouis de te retrouver la semaine prochaine.

- Moi, aussi, Manu. Je suis curieux. A mardi.

Elle raccrocha et continua le nettoyage de toutes les pièces du grenier.

Qui sait, peut-être y trouvera-t-elle des souvenirs de son père là où elle n'était pas encore passée comme ce fut le cas de la lettre de sa mère sous le fauteuil blanc.


 

 

 

Chapitre 05: La visite.

« Quelquefois, je me demande si les hommes et les femmes sont faits pour vivre ensemble. Peut-être qu'ils devraient se contenter d'être voisins et de se rendre visite de temps à autre.», Katharine Hepburn
 
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Mardi, Manu s'était levée de bonne heure pour recevoir Michel.

Elle entreprit de faire un sort aux dernières poussières, de veiller à ce que quelques toiles d'araignées ne traînent pas dans un coin. Dans une grande maison, de nombreux angles, de préférence inaccessibles, sont toujours le repaire de petites bêtes désagréables.

Une fois fini le premier étage. elle avait débarrassé tout ce qui pouvait gêner l'harmonie du rez-de-chaussée. 

Le grenier était resté tel qu'il était avec ses malles et ses vieilles armoires.

Celles-ci n'avaient pas plus permis de découvrir de photos de son père.

Au rez-de-chaussée, la table du salon avait été préparée. Sur une nappe blanche, une corbeille de fleurs, une autre de fruits et de petits amuse-gueules sucrés ou salés, bien en vue.

Michel arriva à l'heure. Elle l'accueillit avec beaucoup plus de chaleur que chez le notaire en lui sautant au cou.

- Alors, tu as trouvé?, lança-t-il d'emblée.

Pas d'hésitation dans ce qu'il fallait trouver.

- Non, rien. C'est absolument bizarre, c'est comme si mon père n'avait jamais existé. Tu sais que Maman m'avait dit au départ qu'il était mort. J'ai appris par une lettre qu'elle m'a laissée à un endroit jamais fréquenté de la maison, que mon père pouvait vivre encore quelque part au Portugal.

Ne reste pas là sur le perron, on va parler de cela à l'intérieur. Il fait trop chaud et la maison garde encore un peu de fraîcheur. Tu ne vas pas reconnaître la maison et je peux te dire que faire de l'ordre n'a pas été coton. Maman conservait tout de son passé. A part, des photos de cette époque qui a préparé ma gestation comme j'ai pu le constater.

- Tiens, une autre question. Depuis la visite chez le notaire, as-tu eu des nouvelles d'Antoine?, questionna Manu.

- Non, pourquoi? Toi bien?

- Oui, par l'intermédiaire du notaire.

- Ah bon! Et que t'a-t-il dit?

- Qu'Antoine a essayé de contester le testament de maman et qu'il pensait mettre l'affaire entre les mains de la justice.

- Là, c'est le top. Il est vraiment gonflé.

- Comme le notaire le lui déconseillait. Il lui a même proposé de racheter la maison.

- Qu'en penses-tu? Es-tu intéressée?

- Non, pas pour l'instant. Je ne suis pas vendeuse. J'ignore pourquoi, mais cette grande bicoque, j'y tiens encore. Et lui, apparemment, tout autant. Faisons-en le tour du proprio ensemble. 

- Ok. Je te suis. Étrange, tout de même. C'est comme s'il y avait un secret qui se cache derrière ces murs.

Cette remarque, Manu le ressentait parfois mais elle en garda l'impression et l'interprétation, pour elle.

Ils pénétrèrent dans la grande pièce du rez-de chaussée.

A l'intérieur, Michel continua à réfléchir tout haut.

Au sujet des photos, vraiment bizarre ce que tu me dis. Ta mère a, visiblement, aimé Carlos, alors pourquoi n'a-t-elle pas conservé de photos de leur amour.

- Si tu me donnes la réponse, j'aurai réglé la quadrature du cercle dans laquelle je patauge depuis quelques jours. 

- Laisse-moi replonger dans l'ambiance de la maison. Elle me rappellera plus de bons souvenirs avec toi qu'avec mon propre frère. Il y a une génération entre lui et moi. Il a été mon tuteur avant que je n'arrive à ma majorité. Quand nous étions jeunes, je t'ai bien plus considérée comme une sœur. Sept ans entre toi et moi. Je me rappelle que, comme garçonnet, tout fier, je te tenais bébé dans mes bras. 

- Je n'étais pas trop gênante?

- Tout au contraire, tu riais toujours. Turbulente, oui, mais tellement amusante. Toujours le sourire aux lèvres. Nous avons perdu quelques années à ne plus nous fréquenter. Nous voir à Noël, avec maman, n'arrangeait rien. Des soirées assommantes de banalités, en définitive. Sans se raconter de vérités pour clarifier les non-dits.  

- En effet, nous restions autour de maman dans le living. A parler de la pluie, de la neige et des enfants. Jamais, comment allaient les affaires et de ce qu'elles comprenaient.

Depuis que tu as quitté la maison pour te marier, il doit y avoir des choses qui ont dû changer en dehors de l'ordre que j'y ai apporté.

- Je suis sûr que cela m'amusera de te suivre.

Manu, en bon guide, suivie de Michel, prirent la direction des autres pièces qui n'en manquaient pas. Elle s'amusait comme une folle à jouer ce rôle de maîtresse de maison comme si elle allait la vendre à un candidat acheteur. Elle montrait les plafonds à moulures qui se répétaient de pièce en pièce et qu'il fallait un peu rafraîchir mais qui trahissaient une époque de fastes, d'une époque riche de tous ces moments qui dénotaient un certain snobisme.

A ma droite, la cuisine. Devant toi, une première chambre à coucher pour les invités. Si tu veux, tu pourrais un jour passer par là. J'ai encore le jardin à débroussailler. Tu pourrais y apporter une aide non négligeable, fit-elle un grand sourire aux lèvres.

- Arrête. Tu me prends pour un jardiner? Entretenir un jardin, c'est pas trop mon truc. Tu ne te rappelles pas? J'étais assez peu manuel et je ratais tout quand j'essayais.

- Ok. J'ai compris. Laisse tomber. C'était une boutade. Je ne t'oblige pas. J'ai toujours aimer les roses dans le jardin. Cela n'empêche pas que tu puisses un jour occuper la chambre. Un détail, si c'est en dehors de l'été, il faudra ajouter un chauffage d'appoint dans cette chambre d'amis. Une couette ne suffirait pas. Tu te souviens, maman nous a habitué à vivre à la dure dans cette grande maison. Pour se réchauffer, on venait s'installer près de la cheminée du salon. Les autres pièces restaient glacées.

- C'est vrai. Je me souviens. Maman était un peu radine, non?

- Un peu, en effet. J'ai pu le constater de multiple fois. D'après ce que j'ai appris au sujet de ton père, elle a été à bonne école. Lui qui....

- Papa l'était, encore plus, tu as tout à fait raison. Toujours à cheval sur ses finances. C'en était presque une maladie d'amour qu'il avait déviée sur la contemplation de ses billets de banque. Mais continuons. Je vois que tu aimes jouer au guide. Je repère et compare, en même temps avec mes souvenirs. Je te signalerai toutes les nouveautés qui ne correspondent à eux.

- Tu te souviens de la salle de jeu?

- Là où il y a un billard? A l'avant de la maison?

- Oui. Là, où il y avait un billard. Le billard a disparu un peu après ton départ. Maman considérait que ce n'était pas un jeu pour une fille. 

- Allons-y. Et le billard avec lequel je me marrais avec Antoine dans ses bons jours, qu’en est-il advenu ? Je me souviens, on avait dû remplacer le tapis vert après que je l’aie éraflé avec la queue. Papa aimait beaucoup jouer dans le salon aux échecs avec Antoine. Moi, comme je ne savais pas perdre et que je ne parvenais pas à rester concentré assez très longtemps, je me faisais battre trop facilement. Le billard, vendu je suppose?

Manu, toujours en fière maîtresse des lieux, revint à l'avant de la maison et se rendit dans la pièce avant de répondre.

- Je ne m'en rappelle plus. Tu vois, il y a maintenant, un nouveau fauteuil couchette et une table pour des invités. Il n'a servi qu'une fois pour une de mes amies. Prenons l'escalier et montons au premier. De là, on aura aussi une vue générale sur le jardin.

- D'accord. En haut, il y avait les chambres, mais pas de salle de bain, je me souviens.

- Non, aujourd'hui il y en a une. Elle a aussi été installée après ton départ. On devient moderne dans la maison. Il ne faut pas se fier aux apparences, elles peuvent être trompeuses. 

Les sourires de Michel et les rires de Manu ajoutaient à l'ambiance de la visite. Sans le savoir, elle avait de réels dons de vendeuse quelle aurait pu faire valoir dans une agence immobilière.  

Et dans tous ces placards, tu n'as rien trouvé comme souvenirs de ton père?

- Non, c'est ce qui me désole. Tu me connais. Je ne lâche pas prise très rapidement. J'ai passé des heures à remettre de l'ordre tout en cherchant des photos dans les boîtes à chaussures que je trouvais. Rien de ce qui avait appartenu à mon père, j'ai dû déclarer forfait. Dans la maison, aucun souvenir du Portugal, aucun vêtement n'ayant appartenu à mon père. Rien. Je ne sais même pas quelle tête, il pouvait avoir. 

- Là, je peux te renseigner un peu. Comme je t'ai dit, j'étais encore jeune. Il avait des cheveux noirs de jais. Moins grand que papa. Il avait un accent exotique et chantant. Je suis sûr qu'il t'aurait plu. Pour moi, ce fut le cas dès les premiers contacts. 

Je répète, il n'y avait qu'Antoine à s'avérer obstiné. Il voyait, probablement, ton père comme un usurpateur au sein de la famille.

- Merci, Michel. Tu me réconfortes. Maman dit qu'elle a cherché mon père quand il est parti ce jour-là avant ma naissance, sans jamais revenir, comme un déserteur. Selon ses dires, elle lui a écrit à l'adresse qu'elle connaissait de lui au Portugal. Tu ne sais pas si elle a été à la police ou fait des avis de recherches dans la région?

- Non, j'ignore, je n'avais que six ans et je ne m'intéressais pas à cela. Si elle avait paru inquiète, elle n'en avait rien laissé paraître. Après ce que tu m'as dit de la tentative d'Antoine, de récupérer la maison et de son attitude chez le notaire, t'attendais-tu à ce qu'il s'acharne sur toi pour récupérer la maison ?

- Antoine, pour le connaitre avec ses limites, ses envies, ses lubies et répondre à ta question, je devrais le voir un peu plus souvent que lors des soirées de réveillons de Noël. Je suis très loin de l'esprit d'Antoine. Il m'ignore, je l'ignore. Moins on se voit, mieux c'est.

- C'est vrai, tu as raison. C'est mon frère, mais je n'ai pas beaucoup plus de contacts avec lui que toi.

Mais j'y pense, et si tu allais sur place au Portugal? Ce n'est peut-être pas la meilleure saison. Il doit y faire très chaud, mais tu pourrais essayer de retrouver ton père, s'il vit encore.

- J'y ai songé. Je n'ai jamais été au Portugal. Papa devrait être plus jeune que maman. C'est déjà un indice. 

- Tu vas faire des découvertes en remontant aux sources. Je t’envierais presque. Si mon cabinet ne me prenait pas tout mon temps, je partirais avec toi. C'est la pleine saison des gardes et je ne peux le quitter. Préviens-moi quand tu pars et écris-moi. Je serai très heureux de suivre ma Sherlock Holmes, de sœur. 

Manu ne tint pas compte de la remarque et poursuivit son rôle d’hôtesse d’accueil.

Que d'exclamations de surprises, lorsque Michel retrouvait un meuble qui lui remettait les souvenirs en effervescence.

Bientôt, ils redescendirent pour prendre le goûter qui attendait avec la canette de café qu'il suffisait de mettre en batterie. 

- Si tu veux, je pourrais chercher un agence de voyage pour partir au Portugal, annonça Michel enthousiasmé par la proposition qu'il avait faite, qui manifestement, plaisait à Manu.

- Je n'ai jamais travaillé dans une agence de voyage, mais, quand j'étais étudiante, j'avais une amie qui pourrait me conseiller, répondit Manu avec le sourire.

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Chapitre 06: Le départ.
  
« Tendre vers l'achevé, c'est revenir à son point de départ. », Colette

  

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Le lendemain, Manu pensa envoyer une nouvelle lettre à l'adresse de la lettre qu'indiquait sa mère. 

Elle y renonça. 

Pourquoi aurais-je plus de succès aujourd'hui que ma mère, il y a plus de vingt ans? se disait-elle. 

De plus, cela ne permettrait pas de retrouver son père s'il était encore vivant.

Manu téléphona à cette ancienne amie qui travaillait dans une agence de voyage. 

- Pour aller à Sagres, au Portugal, que me proposes-tu?

- De prendre l'avion jusqu'à Faro. Il n'y a rien de mieux.

- Tu me réserves une place?

- Je regarde les disponibilités... C'est Ok, mardi prochain, à 11:25 à partir de Charleroi, à "Brussels South". De Faro, il y a le train jusqu'à Sagrès. De Bruxelles, il faudra attendre quelques jours supplémentaires. Et...

- Tu ne le sais pas, mais je suis actuellement dans la région de Charleroi. Donc, c'est parfait pour moi. Pour ce qui est du train, j'aviserai sur place. Sagrès n'est pas bien loin de Faro. En taxi cela irait aussi, non?

- Oui, ce serait même peut-être plus facile.

Les tâches de départ s'enchaînaient l'une après l'autre dans un ordre parfois aléatoire.

Avertir la voisine, Madame Sornin, qu'elle serait absente pendant une période indéfinie, en lui demandant de jeter un coup d’œil sur la maison.

Sortir la valise du placard pour un départ précipité de longueur variable. 

Renoncer à l'appartement de Bruxelles ou trouver une amie qui reprendrait la location temporairement ou définitivement.

Convertir un peu d'argent belge en escudos.

Un autre coup de fil à Michel pour le prévenir de son départ et pour lui demander de s'informer des suites éventuelles en justice qu'Antoine aurait pu entreprendre.

C'est ce qu'elle fit en premier.

- Salut Michel, je serai partie mardi prochain. 

- Je te souhaite de faire un beau voyage dans l'espace et aussi dans le temps.

- C'est exactement ce que je pense faire. Je ne manquerai pas de faire un peu de tourisme. J'ai consulté pas mal de documentations sur l'Algarve. Cette région me semble vraiment belle. Ne dis rien de mon départ à Antoine. Pour ce qui est du notaire et de la succession de maman, je crois que l'affaire suivra son cours. Il y a peu de chance qu'un jugement intervienne durant cette période de vacances. Je te quitte. Je continue à préparer mes bagages. Je suis un peu anxieuse de ce que je vais découvrir sur place. On se tient au courant de part et d'autre. Je te téléphonerai à mon arrivée.

- Ok. J'attends de tes nouvelles avec impatience. 

Personne d'autres ne devait être au courant de son voyage.

Garder un bon contact intime avec Michel, elle ne demandait pas mieux. 

La semaine s'acheva pour combler et parfaire son trousseau de voyage.

Elle avait ressenti une excitation grandissante au fur et à mesure que la date de départ approchait. 

L'envie de voyager, de connaître le Portugal, où elle n'était jamais allé et bien plus fort encore, de rencontrer son père. 

Sagres, elle en ignorait jusqu'au nom. Elle avait cherché et lu que le ville était "au bout du monde, au point le plus à l'ouest européen et de l'Algarve".

Elle ne pouvait trouver mieux comme exotisme et elle rêvait déjà d'océans et de mers. 

Le mardi arriva, enfin. A l'aéroport, une agitation fébrile était le sentiment que l'on pouvait ressentir.

Période de tourisme oblige, l'avion était plein. Après le survol de la France, du Golfe de Gascogne, du nord de l'Espagne, ce furent les terres arides ou agricoles portugaises qui défilèrent alors que les nuages s'estompaient. Les deux heures de vol passèrent très vite. Pas de trous d'air, un vol de rêve. Le moment vint d'atterrir après un dernier virage serré au dessus de la mer et la descente douce vers l'aéroport de Faro. 

A l'arrivée, l'excitation était tout aussi perceptive parmi les autres passagers, tous pressés de jouir de leurs vacances.

Il faisait très chaud. Dès la sortie de l'avion, une impression de four régnait sur le tarmac. Puis, tout se poursuivit par l'inquiétude de récupérer les valises sur le tourniquet et de passer la douane.

L'aéroport était moderne ainsi que le sont la plupart des aéroports dédiés au tourisme comme l'était Faro. Des extensions successives sous forme de terminaux pour répondre aux besoins croissants de cette manne financière qu'est le tourisme de masse.

Depuis 1985, le Portugal était entré dans la Communauté européenne et tout s'était emballé. Un véritable boom économique, avec des stations touristiques qui ne montraient pourtant qu'une face de l'économie intrinsèque portugaise. L'histoire du pays apportait l'appui logistique à toute envie de culture, tandis que le fado susurrait la nostalgie d'un passé paysan qui n'apparaissait plus que lors de représentations dédiées au tourisme. Le Portugal était très différent du pays voisin espagnol. 

Sur le parking de l'aéroport, elle chercha un taxi qui pourrait la mener à Sagres. Peu importait le prix de la course. Elle voulait ajouter l'utile à l'agréable à cette course dans le temps.

A l'arrière du taxi, ses yeux ne s'arrêtaient pas de circuler de gauche à droite. Les paysages défilèrent. Les rochers caractéristiques à l'Algarve, les criques, les plages de sable blond et... les hôtels qui suivaient les plages comme des ombres.

Elle avait donné l'adresse au chauffeur. Il l'y conduit, sans hésitation. En face de la maison à Sagres.

La maison, à l'adresse donnée, datait de plusieurs années. Blanchie à la chaux avec des parties bleues complémentaires comme beaucoup de maison.

Elle sonna à la cloche qui longeait la porte d'entre.

Une vieille dame apparut.

- Si.

- Carlos da Silva, aqui", fit elle en pointant son index sur le sol.  

- Não, ele está hotel Cerro Alagoa em Albufeira. Carlos há gerente.

Manu n'avait pas tout compris. Pas question d'en demander plus.

Le mot "Albufeira", elle s'en rappelait. C'était le nom de la ville qu'elle avait dépassée sur le chemin à partir de Faro. Retour vers la case départ. 

Elle n'essaya même pas de parler anglais. 

Elle ignorait comment dire "merci" en portugais. Le mot "Obrigado" lui était inconnu.

- "Gracias", fit-elle avec un large sourire et un geste de la main à la tempe en forme de salut.

Elle repris le taxi et demanda au chauffeur de la conduire à la gare la plus proche.

Il n'était plus question qu'elle retourna avec le même taxi. Cela l'a mènerait trop loin dans la soirée et elle voulait arriver avant la nuit.

Le train qui la ramènerait à Albufeira partait dans un quart d'heure. Un ticket au guichet et puis, l'attente, le bagage au pied.

L'aventure de la journée n'était pas encore terminée, seul le soleil avait déclaré forfait dans un crépuscule rougeoyant. 

Ce fut celle du fado qui donna l'ambiance.

Ce fado si bien interprété par Amalia Rodrigez qui avait quitté cette terre il y a 2 ans, cette voix que tous les Portugais voulaient garder à jamais dans leur cœur. 




 
 
Chapitre 07: La rencontre
 
« On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter. », Jean de La Fontaine
 
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Il était 20:00 quand le train arriva à destination à la gare d'Albufeira. La nuit était déjà tombée.

Sortie de la gare, elle n'éprouva aucune peine pour trouver un taxi qui la mena devant l'hôtel.

Elle s'attendait à un petit hôtel à mi-chemin de la pension de famille. Il lui parut immense, quatre étages en arc de cercle. 

Elle en fut presque déçue. Une enseigne à son sommet: "Hotel apartamento". 

A la réception, elle dû se placer dans la fille de touristes qui la précédait.

- Vous parlez français?, demanda-t-elle.

- Oui, bien sûr.

- Je voudrais voir Carlos da Silva".

- Je vais l'appeler, répondit le réceptionniste avec un accent chantant.

Quelques mots en portugais que Manu ne chercha pas à comprendre au téléphone. Quelques minutes après, un homme, tout sourire, de grande stature et aux cheveux noirs mais avec des tempes déjà grisonnantes apparut.

- Bonjour Mademoiselle. Que puis-je pour vous?

Une haute stature qui tranchait avec sa propre taille.

Pourtant, elle savait que c'était lui. C'était son père.

Manu comprit immédiatement ce qui avait plu à sa mère dans cet homme.

Elle se dirigea vers lui la main tendue.

- Bonjour. Est-ce que le nom de Swennen vous dit quelque chose?

A la ride qui se plissa sur son front et le sourire qui disparut, Manu sut que le nom ne lui était pas inconnu, ni indifférent.

- Bien sûr, Mademoiselle, je connais très bien ce nom. Que puis-je faire pour vous?

- Pourrions-nous nous installer quelque part?

- Venez dans mon bureau.

Manu suivit ce beau Portugais dont elle était sûre d'être la fille. Quelques caractères de ressemblances ne lui avaient pas échappés bien qu'il semblait vaquer à ses occupations à une plus haute altitude.

Ils entrèrent dans une pièce carrée avec le bureau au milieu et des dossiers dans des armoires entrouvertes autour de lui.

- Désolé pour l'ordre. Je vous écoute, fit-il.

Manu sortit immédiatement la lettre de sa mère.

- Ceci est la lettre que m'a laissée ma mère qui vient de décéder.

Il lut tandis qu'elle l'observait. Elle ne fut pas déçue par les réactions qui passèrent de l'interrogation au sourire, en passant par l'étonnement avec les sourcils qui se levaient alternativement.

Il reposa la lettre.

- Donc, vous êtes ma fille, fit-il dans une sorte de conclusion béate.

- Et, oui. Vous ne saviez pas que vous aviez une fille.

- J'en ai une, mais en effet, c'est une grande surprise d'en connaître une de plus. C'est une surprise et une joie, je vous assure.

- Avez-vous été à Sagrès? fit-il.

- Oui, j'en viens. Je n'avais que cette adresse pour reconstituer le lien. J'y ai rencontré une dame âgée qui m'a envoyé jusqu'ici.

- La dame âgée, c'était ma mère. Elle ne connais pas le français. Toutes mes excuses pour elle.

- J'ai remarqué. Je comprends. Moi, je ne connais pas le portugais. 

Elle m'a indiqué cet hôtel. Lors de la rencontre, je n'ai pas osé aller plus loin dans mon questionnement. J'ignorais qu'elle pouvait être ma grand-mère paternelle.

- Et vous êtes arrivée. J'espère que vous me ferez le plaisir de rester quelques temps. Nous avons tellement de choses à nous dire pour rattraper le temps perdu. Je suis désolé que Julie, votre mère, vous a informé de la situation uniquement après sa mort.  Dans cette lettre, elle ne vous a raconté qu'une partie de notre histoire commune.

Mais un moment. Pour une telle occasion, je vais demander qu'on nous apporte quelque chose à boire.

Il prit le téléphone et parla tellement rapidement que Manu ne comprit pas un traître mot en espérant qu'elle puisse le faire.

En attendant, pour laisser s'écouler le temps ou pour détendre l'atmosphère, son père dit:

- Vous avez eu le temps de voir les paysages de l'Algarve en allant jusqu'à Sagrès, j'espère?

- Oh, oui, je n'étais jamais venue par ici. cela doit être agréable de vivre ici.

- Oui, ce l'est.

Un bruit sourd à la porte.

- Si, entrar, répondit son père.

Un garçon, un plateau dans la main apparut, avec deux verres de champagne et deux petites bouteilles.

Ce n'est peut-être pas du champagne français, mais cela peut très bien faire illusion. 

Saúde, Manu", fit-il en levant son verre. 

- Santé. 

Son père prit la parole comme une tirade apprise après quelques moments de repos pour reprendre sa respiration. 

Comme je viens de le dire, votre mère n'a raconté qu'un volet de ce que j'ai vécu avec elle. Un amour sincère, rapide et intense. C'est tout à fait vrai. A cette époque, je venais à peine d'arrivé en Belgique. Je ne connaissais rien du pays. Tintin, Pilote, Spirou, l'école m'ont servi pour apprendre le français et la Belgique. Une époque pendant laquelle, certains exemplaires devaient être cachés par ici, tout comme ceux de Marx. Dès 1970, des articles critiques sur le pays paraissaient à l'étranger. Le pays était considéré comme un empire colonial. L'Angola, le Mozambique avaient, alors, pris leur indépendance, mais il régnait une ambiance délétère dans le pays. 

En juillet 1973, j'ai quitté ma mère et mon père. A cette époque, je n'avais pas créé de famille personnelle. Je n'avais pas encore trente ans.

Ce n'est qu'après le 25 avril 1974, le jour du coup d'État militaire, que tout avait progressivement changé. La foule avait manifesté à Lisbonne pour soutenir le putsch des militaires. Les jours suivants, les prisonniers politiques étaient libérés, la censure de la presse levée. Le parti socialiste de Mario Soares, qui vivait avant cela, à Paris, s'installa et voulut garantir la liberté de pensée, de discours et d'action. Ce fut une époque de joie, vous ne pouvez imaginer la liesse de la population. Mais, je n'y étais pas ce jour-là lors du putsch. J'étais en Belgique. 

- Pourquoi avez-vous quitté le Portugal en 1973? 

- Pourquoi? Les premières années 70 ont été une époque très troublée au Portugal. Tout pouvait dégénérer jusqu'à la guerre civile. Vous voulez une réponse plus personnelle? J'étais jeune et rebelle. J'avais des idées très socialistes et c'était très mal vu. Les milices nous pourchassaient. La politique m'avait, aussi, apporté trop d'espoirs déçus. Je lui avais consacré trop de temps après mes études. Avais-je choisi le mauvais parti? J'ignorais alors, mais je me sentais, de plus en plus, menacé par la situation politique et mon départ a été comme une fuite. 

Après  ce putsch militaire de 1974, appelé depuis le "Printemps des œillets", tout avait changé, je répète. 

- Je vois.

- Cela ne vous dit pas grand chose, puisque vous n'étiez pas née. 

- Donc, vous êtes parti. Et ensuite?

- Parti en Belgique, oui. J'ai travaillé pour un petit patron, qui a profité de ma situation d'immigré. Un jour, il m'a envoyé chez votre mère. Je ne sais pourquoi, votre mère et moi avons eu le coup de foudre. Julie, comme elle l'écrit dans sa lettre, était en mal d'amour à cause de son mari qui ne lui accordait plus aucune attention et qui ne lui avait pas donné ce qu'elle espérait de la vie. Il venait de mourir.

Moi, j'étais désorienté dans cette nouvelle vie du nord de l'Europe dans lequel je ne connaissais rien, ni personne. Je me sentais perdu. Votre mère m'a entouré d'attentions avec beaucoup de chaleur et d'estime. Oui, nous nous sommes très vite aimés.

Quand je suis retourné au Portugal, ce fut l'entrée dans l'Union européenne et la dure montée sur l'échelle sociale du bonheur de cette Europe libérale qui commence, malheureusement, à perdre un peu de son éclat, aujourd'hui. 

Mais, je parle, je vous conte des histoires anciennes et vous avez soif après cette journée de voyage en Algarve. Continuons à boire encore avant que je ne vous serve la suite. Ce serait dommage que les bulles s'échappent complètement. 

C'est clair, son père avait des choses qui lui restaient dans la gorge.

- J'ai soif, en effet. Merci de me le rappeler. Votre histoire me passionne et j'en oubliais ma soif.

C'est vrai qu'elle avait soif. Qu'il faisait soif. C'est tout aussi vrai que le champagne portugais, même s'il n'était pas français, avait un goût délicieux en coulant dans sa gorge en feu avec ses bulles pétillantes.

Manu ne se le fit pas répéter. Elle vida son verre, rempli, à nouveau, jusqu'à la dernière goutte qui restait dans la bouteille.

Après un temps de sourires partagés, il reprit son monologue.

- Ta mère, Julie... Tu permets que je te tutoie, cela me ferait mal de te vouvoyer plus longtemps et j'en ai envie.

- Bien sûr, et, moi, je t'appellerai "papa" si tu le permets.

Sais-tu que je n'ai pas trouvé de photos de vous deux, dans la maison de maman.

- Bien sûr que je te le permets. Tu me réjouis avec ce mot "papa". Si, des photos, il y en a eu. Quelques unes que ta mère a gardé précieusement.

- J'ai cherché partout. En vain.

- Vraiment, bizarre que tu n'en ais pas trouvé. Ces photos étaient précieux pour ta mère. Elle les conservaient dans une boîte à chaussure. Et me disait qu'elle allait en construire un album.

Et si on attendait demain pour continuer la conversation. Tu dois être morte de fatigue. As-tu un endroit pour loger? J'occupe une petite suite dans l'hôtel avec deux chambres. Si tu veux, pas de problème, tu peux t'y installer. 

- Je suis vraiment fourbue. Merci, pour l'accueil et pour l'hospitalité. Je n'avais rien réservé pour loger. Cela me convient parfaitement. Je me ferai toute petite.

- Ok. Allons-y. Elle te conviendra. Une petite suite qui a été conçue pour loger des invités de passage. Tu es mon invitée de marque.

Manu suivit son père jusqu'à la chambre. Il prirent l’ascenseur jusqu'au dernier étage.

Comme il l'avait prévenu, la chambre était assez grande pour accueillir deux invités. Un salon, une petite cuisine et deux chambres séparées.

Etre manager d'un hôtel donne quelques avantages, pensait Manu

- Merci, je vais déballer ma valise et je redescends. 

- Non reste dans la chambre. A cette heure, il y a trop de monde dans le restaurant. Tu ne serais pas à l'aise. Tu dois être fatiguée

 après une journée pareille. 

Je vais faire apporter quelques collations. Je redescends pour un client qui m'a demandé un rendez-vous ce soir. Tu sais une question de facture à payer et qui ne correspondrait pas à la réalité. La routine, quoi.  

Un quart d'heure après, un garçon apporta un plateau plein de victuailles.

Elle mangea comme une tigresse plus qu'une collation. Le petit repas rapide qu'elle avait reçu dans l'avion, ne lui avait rien laissé dans l'estomac.

Avant de monter dans la chambre, elle avait entendu un accordéon qui jouait dans le restaurant.

Il s'agissait du Corridinho, la musique traditionnelle, la "petite course" de l'Algarve, mais elle l'ignorait.

Seul, le son répétitif, lancinant, lui revenait dans la tête.

Elle s'inséra sous les draps du lit sans couvertures. Trouver le sommeil mit moins de temps que pour le décrire. 

En définitive, mon aventure commence très bien, pensa-t-elle.


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Chapitre 08: L'installation
 
« S'il suffisait de s'installer en position du lotus pour accéder à 'illumination, toutes les grenouilles seraient des bouddhas. »,
 Louis Pauwels 
 
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Manu n'avait rien entendu pendant la nuit.
Son père était rentré dans la chambre sans bruit et s'était endormi dans la chambre annexe avec, entre les deux, une double porte qu'il fallait ouvrir pour communiquer. Au petit matin, quand Manu se réveilla, son père était déjà sorti de la chambre.

Elle s'apprêta, prit une douche.

Vingt minutes après elle descendit au restaurant. Son père y était déjà, comme tout gérant, installé à une table de coin.

Il lui fit signe d’emprunter le chemin entre les tables, un dédale qui baignait déjà dans une ambiance fébrile.Au centre, il y avait un buffet de petits-déjeuners pris d’assaut par un afflux de touristes qui se pressaient autour de lui dans d’incessants aller-retours, comme s’ils ne voulaient pas en perdre une miette.

- J'espère que tu as bien dormi.Tu vois: ici, cela remue ferme le matin, lui dit son père.

- Comme un loir, je n'ai même pas eu le temps de rêver une seconde.

- Va chercher ce que tu désires manger. Ensuite, si tu veux, je continue le récit de l'époque glorieuse qui a suivi.

-Avec grand plaisir!

Vite noyée dans la masse, Manu se dirigea, un plateau à la main, vers le buffet et se mit à choisir tantôt ceci, tantôt cela en s'insérant dans un amas compact de touristes qui tantôt riaient, tantôt baillaient aux corneilles.

Une fois revenue à table, son père se mit à parler.

-Tu sais, nous n'étions pas riches dans ma famille. Quand je suis arrivé en Belgique à bord d'un car, je ne sais pas pourquoi, je descendis à Charleroi et pas avant. La France, je l'avais traversée sans m'arrêter. Je ne sais pas si je n'aurais pas mieux fait…peut-être à cause du flux d'Italiens et de la publicité orchestrée par la Belgique très intéressée par la première immigration d'Italiens, puis par celle des Marocains et des Turcs qui a suivi dès 1964.

- Qu'avais-tu comme qualifications à proposer ?

- J'étais ingénieur de formation, mais je n'étais pas certain que mon diplôme puisse servir dans ton pays.

- Et tu as fait tout autre chose?

-Oui. Comme j'avais un potentiel de manuel, je me suis fait engager par une société de restauration d’immeubles, cela me plaisait plus que la construction.

- Et, tu as rencontré ma mère.

- C'est presque ça. J'ai connu ta mère et nous nous sommes aimés.Mais cela ce n'est que le chapeau et la première conclusion de notre histoire. Quelques mois plus tard, elle a voulu que je m'installe chez elle dans la grande maison de Jumet où, enfin je suppose, tu habites encore.

- Oui, cette maison, j'en ai même hérité. Au grand dam de mon demi-frère Antoine. Mais je te laisse continuer, nous en reparlerons.

- Il n'était pas d'accord? Je suppose ?

- Il me l'a fait sentir, sans vraiment me l'avouer au moment de l’ouverture du testament. J'en ai eu la confirmation par après lorsque le notaire m'a téléphoné pour me dire qu'il avait tenté de contrecarrer ce legs particulier de ma mère.

- Tu penses bien que pour moi, à l'époque, m'installer dans cette grande maison avec ta mère, j'y ai pensé. C’aurait été avec joie. Mais il y avait eu, précisément, l'opposition farouche d'Antoine. Je ne sais si c'était un réflexe face aux étrangers, une question de racisme ou autre chose.Il ma refusé l'entrée dans la famille, sans bien sûr me donner la raison intime de son opposition.

-Avec Antoine, c'est toujours ainsi pour tout ce qui ne vient pas de lui.

- Il a eu des arguments très persuasifs pour marquer son intime conviction. Un jour, il m'a appelé en tête à tête. Il m'a menacé que si je ne quittais pas ta mère, il il ferait tout pour me créer les pires ennuis.Ta mère n'en a rien su. J'ai été très, trop surpris. L'hospitalité, chez nous, est sacrée et il me renvoyait au Portugal sine die.

- Et tu n'as pas réagi?

- Non, pas vraiment. Je suis désolé de te raconter ma candeur, aujourd'hui, face à des mots aussi crus. Je ne connaissais ni les rapports, ni les sentiments que tu entretenais avec Antoine, mais comme tu sembles ne pas en avoir de meilleurs....

-Pas de problèmes, tu peux tout me dire. Si je ne le connaissais pas sous l'angle "raciste", sa personnalité, j’en connais d'autres aspects peu familiaux même s'il en avait la charge.

- Quels sont tes griefs vis-à-vis de lui?

- De vouloir être et rester à tout prix le maître, le patriarche de la maison suite à la mort de mon beau-père que je n'ai pas connu. Un parrain qui se croyait dévolu à écraser par sa stature tous ceux qui l'entouraient. Mon beau-père devait être très proche de lui d'après ce que j'en ai appris. Deux copies conformes et maman en a souffert comme j'ai lu dans sa lettre d'adieu.

- L’aîné est aussi un peu considéré comme cela au Portugal. Pas pour écraser autrui, mais pour s'assurer que la famille reste soudée devant l'adversité. Ta mère a donc subi une seconde vague d'autorité par Antoine et, connaissant sa pudeur, elle ne t'a pas raconté la vérité pour ne pas t'effrayer.

- Au départ, maman, probablement gênée par cette vérité, m'a parlé de toi comme si tu étais mort. Maman veuve et moi, orpheline de mon père. Cela arrangeait les choses; J'ai été très peinée de ne plus avoir de père, mais j'ai aussi tenu ma langue pour éviter d’avoir à le lui dire.

-Mort et enterré, pour toi …sans te dire comment et suite à quoi.

- C'est vrai. Ma mère n'a pas voulu parlé d'une fuite de ta part. Puis, le temps a passé et les chagrins avec lui. La première bribe de vérité est apparue plus tard. Michel, le frère d'Antoine que tu as dû connaître, fut beaucoup plus proche de moi et m'en a révélé un peu plus sur mon passé.

- T'en es-tu fait un allié?

- Pas vraiment. Il était aussi sous la joute de son frère à la longue. Je m'en méfiais aussi. Il m'a, seulement, mis au parfum de ta disparition, de ta fuite sans chercher à en connaître les raisons. Mais, je t'ai interrompu. A toi de reprendre le cours de l'histoire, cela devient passionnant.

- Ok. Le jour après, cette... disons "collision" avec Antoine qui m'avait interloqué, je n'en ai rien dit à ta mère, trop surpris, trop honteux peut-être aussi de m'être laissé faire sans réaction. Je n'avais jamais connu ce genre de situation auparavant. Le sens de l'hospitalité est proverbial par ici au Portugal. En Belgique, cela ne semblait pas être le cas. D'où ma surprise. Mais ce n’était peut-être qu'un cas particulier. Dans d'autres familles, jamais ne se serait développée la haine qu'affichait Antoine envers moi.

- Bien d'accord. La haine est universelle. Elle dépasse parfois les limites par la vendetta. Je ne vais pas te rappeler l'histoire de Roméo et Juliette, non? Ensemble, nous formons un couple de taiseux qui tiennent tout pour eux, comme à la prunelle de leurs yeux.

Carlos ne répondit rien, mais souriait. Il savait que Manu avait raison. Elle continua:

- En Belgique, je peux te dire que je n'ai jamais ressenti cet état d'esprit. Pourquoi cette haine, d'après toi?

- Je l'ignore. La question bête et méchante que je n'ai pas cherché à comprendre. Après avoir mûrement réfléchi, je décidais de repartir dès le lendemain au Portugal dès qu'un moyen de transport se présentait. Un car y partait début d’après-midi. Mon bagage fut vite fait, je l'ai pris. Ma décision fut le fruit d’un coup de tête.

- Tu ne risquais plus rien à retourner au Portugal?

- La situation y avait complètement changé après le coup d'Etat. Résistant de la première heure, j'aurais pu me présenter en héros et me mettre sur les listes électorales. Beaucoup de copains de l'époque m’auraient certainement soutenu.

- T'es-tu présenté?

- Cela ne m'intéressait pas. Retourner, d'accord, mais pas dans la politique. Le futur m'a donné raison. C'est un monde dans lequel tous les coups sont permis.

- Maman m’a écrit dans sa missive d’après sa mort qu'elle t'avait envoyé des lettres pour te retrouver. Tu n'y avais, d'après elle, jamais répondu. Je t'en ai voulu après avoir pris connaissance de son contenu. Ma mère y disait que tu étais parti sans donner de raison, Je t'ai pris pour un fuyard ou pire, un lâche. Pour le moins, un irresponsable.

-Je comprends. J'ai également fulminé sur moi-même dans le car. Une fois arrivé chez ma mère j’ai analysé cette affaire avec plus de calme. Je lui ai alors de jeter toute lettre qui pouvait arriver de Belgique. Trop contente de me retrouver, elle a obéi aveuglement à ma demande.

- Tout était dit et le passé enterré à jamais? L'amour de ma mère, ce fut une passade comme une autre?

- Non, petite. Ta mère, je l'ai aimée follement, mais j'ai eu aussi le temps de l'oublier. Tu ne la connais pas sous tous ses angles. Elle était très possessive comme toutes les femmes qui savent où elles veulent aller. Trop longtemps brimée par son premier mari, elle voulait cette fois changer complètement de vie puisque c'était elle qui détenait les rennes. Il faut que tu apprennes cela, aussi.

- Possessive?

- Oui, tes demi-frères ont très vite senti une différence. Ils n'osaient plus s'attaquer à elle de front.

- Je n'ai pas connu cet angle de sa personnalité. Comme je n'ai pas trouvé de photo de toi avec elle, cela m'était impossible. Cette absence de photos n'a fait qu'ajouter à mon trouble.

- Je te répète que des photos, il y en a eu. Je ne les ai pas emportées avec moi. J'espère que je ne te trouble pas, cette fois.

- Non, je tiens le coup,répondit-elle avec le sourire.

- J'en suis heureux. Quelques années après, j'ai été engagé dans cette hôtel. Pas en tant que gérant, mais bien plus bas dans l'échelle des responsabilités. Je me suis marié avec une Portugaise qui avait déjà un fils, Joao. Il doit avoir quelques années de plus que toi et a étudié l'histoire et la philosophie. Un peu comme moi, il a commencé petit en écrivant des romans à succès sous un pseudonyme.

- Vit-il à Sagrès ?

- Non. Il habite un appartement pas très loin d'ici, à l'intérieur des terres. Ici, construire est devenu trop cher. Les côtes sont réservées au tourisme. En hiver, avec la chute des prix, les Portugais reviennent occuper les appartements.

- L'histoire et la philosophie, c'est tout un programme.

-. Plus que cela. Avec ses connaissances en histoire, il se consacre principalement à l'écriture de livres touristiques. Et comme il aime aussi la photographie, tu trouveras dans les magasins de souvenirs nombre de cartes postales artistiques dont il a réalisé le cliché.

- Décris-le moi. Comment est-il?

- Pour moi, c'est comme un fils.

- - Lui parleras-tu de moi et de ma visite? J'aimerais le connaître.

- Dimanche, j'ai congé. Je lui téléphonerai pour que l'on se voit ensemble à cette occasion.

- Très bonne idée. J'aimerais voir toute la famille. Toute ma famille portugaise.

- J'ai eu une fille aussi, comme je t'ai dit, hier. Je te la présenterai plus tard. Mais je suis obligé de te dire qu'il y a eu aussi un drame dans ma vie.

- Ah. Un drame! Lequel? J'en suis désolée.

- Il y a quelques années, mon épouse est morte suite à un accident de voiture.

- Mon dieu. Comment est-ce arrivé?

-Comme tous les vendredis après-midi ou presque, elle décidait d'aller chercher notre fille, Luiza, à la gare d'Albufeira. Elle revenait de l'école. Elle avait dix ans à l'époque. Un touriste en voiture qui avait trop bu a projeté ma femme à plusieurs mètres et elle est morte sur le coup. Rien n'a été plus grave pour moi que ce moment-là et ce qui a suivi.

- Qu'as-tu fait après?

- J'ai continué à éduquer Luiza et lui ai payé ses études. Je suis très fier d'elle et de mon beau-fils, Joao. Ma femme et moi avions acheté une petite maison dans la région. Je l'ai vendue. J'ai demandé aux patrons de l'hôtel si je pouvais emménager dans une des chambre, vu que j'étais monté en grade au statut de gestionnaire de l'hôtel. Logé-nourri en plus, ce fut une sorte d'avantage en nature. A leur avantage, j'étais devenu disponible 24 heures sur 24 pour l'hôtel. Ils ont accepté. Installé à demeure, sa gestion a pris beaucoup de mon temps. J'ai dû envoyer Joao dans une école supérieure qui enseignait l'histoire en internat, il revenait tous les weekends.

- Tiens, moi aussi j'ai voulu obtenir une licence en histoire, en plus de la sociologie.

- Vous avez tout pour vous comprendre, Joao et toi, Manu. J'y pense, qui t'as donné ce prénom de Manu?

- Je l'ignore. En fait, je crois que c'est le diminutif de Manuella, le prénom officiel inscrit sur ma carte d'identité. J'ai pris le nom de maman. Est-ce un prénom portugais?

- Non, ce n'est pas un prénom féminin portugais. La version portugaise serait plutôt Manoela avec un "l". Je me suis intéressé à la signification des prénoms quand j'ai dû en choisir un pour mon autre fille, Luiza. Du prénom "Manoela, je me souviens, on disait que c'est une femme secrète, mystérieuse et dynamique. Cela doit te correspondre, non?

- Secrète, je ne sais pas. Les secrets, j'en ai un peu soupé. Mystérieuse et dynamique, oui, cela me plaît.

- Manu, cela me plaît, aussi. Alors, ben-vinda, Manu.

Dimanche, je te le présenterai Joäo. Je suis sûr qu'il te plaira. Mon autre fille est plus jeune que toi et doit encore faire ses preuves. Mais cela viendra, j'en suis certain. Elle est actuellement à l'université de Lisbonne comme laborantine pour préparer sa licence.

Un serveur vint chuchoter quelque chose d’inintelligible à l'oreille de son père.

- Je dois te laisser, Manu. Le service et les clients m'attendent. Nous nous verrons plus tard. Va donc faire le tour de la ville, en attendant. Tu verras, elle est très  agréable si tu évites quelques peu le trop-plein de touristes, bien sûr. Reviens vers 14:00. Le gros du service sera passé et l'on pourra déjeuner ensemble.

Manu resta seule à table quelques instants à réfléchir à ce qui avait été dit.

Elle ne parvenait pas à se retirer de la tête l'épisode qui avait décidé son père à quitter sa mère, ainsi que la Belgique.

A y réfléchir, elle connaissait très peu Antoine. Autoritaire, bien sûr, mais elle était vraiment très loin d'imaginer qu'il avait un fond raciste. Pourquoi avait-il eu peur de voir son père rejoindre sa mère dans la famille?

Peur qu'il prenne la place de chef de famille à sa place?

Peur qu'il prenne l'argent de la famille et la maison?

L'héritage de son beau-père avait eu lieu avant sa naissance, s'était-il donc senti grugé? Par qui ? Pourquoi ?

Il faudra qu'elle ait un entretien avec lui à son retour ou qu'elle questionne Michel, se dit-elle pour tout apaisement.

Après le déjeuner, elle sortit de table et décida de suivre le conseil de son père de se mettre en quête de visiter cette ville d'Alfufeira en touriste patentée.

Manu était heureuse. Elle avait enfin rencontré son père et le reste faisait partie du superflu et du plaisir. Elle voulait mordre la vie sans en laisser une miette s'échapper.

 

 
Chapitre 09: La visite de la ville
 
« L'homme qui ne sort pas et ne visite pas dans toute son étendue la terre pleine d'une foule de merveilles est une grenouille de puits. »,  Proverbe indien
 
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Le temps était superbe et le soleil, déjà haut dans le ciel, quand Manu quitta l'hôtel.
Eviter les touristes, que son père avait dit.
Vite dit. Comment fallait-il faire?
Albufeira était peut-être la ville la plus touristique de l'Algarve. De plus, on était en pleine saison pour pouvoir rencontrer un maximum de cette gente qui ne pense qu'à profiter du temps qu'il fait, en se foutant de tout ce qui ne faisait pas partie de leurs plaisirs.
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Pour ne pas être prise au dépourvu, Manu décida de se renseigner à l'office du tourisme.
Elle en avait demandé la localisation à la réception de l'hôtel.
Un petit plan de la ville, avec une croix, lui avait été donné pour lui montrer le chemin.
Avec lui, quelques explications qu'elle lut en vitesse. Elle eut vite fait de s'orienter. La ville n'était pas bien grande. Un peu plus de trente mille habitants.
"Le centre ville garde encore son caractère avec de jolies ruelles, bordées de maisons blanches, une falaise qui surplombe la plage".
Voilà l'idée générale qu'un touriste pressé devait se donner comme première impression de la ville et se rappeler quand il la quitterait.

Elle voulait découvrir autre chose lors de sa promenade. 

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Elle s'arrêta devant des azulejos qui était incrustées en anglais et en portugais dans un mur. Elle traduisit mentalement de l'anglais en français "Albufeira avait été conquise par les Maures durant le règne d’Alphonse III, placée sous l'autorité militaire de Manuel Ier. Le village reçut son indépendance en 1504, comme village de pêcheurs pendant des siècles jusqu'en 1986, quand elle fut promue comme une ville dédiée au tourisme".

Pas besoin de le dire, c'était visible.
Autour d'elle, des anglais, des allemands se pressaient dans la rue principale en descendant les escaliers de la muraille qui séparait le centre de la mer, en logeant cette dernière.
Ce trop plein de touristes ne plaisait guère à Manu. Lors de ses propres vacances en Espagne, elle avait toujours fui ce genre de promiscuité. Dans une papeterie, elle acheta un carnet de planches à dessins. Manu avait toujours aimé de dessiner les paysages qu'elle traversait comme un photographe le faisait en moins de temps avec un appareil photos.
Elle avait le coup d’œil aiguisé pour découvrir ce qui pouvait donner une interprétation de la réalité sous les traits de ses crayons de couleurs.

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Du sommet de la falaise, elle pouvait voir des rochers friables, troués par les vagues de la mer. Un haut piton rocheux trônait, sur le sable, au centre de la plage, sur laquelle une nuée de touristes allongés sur le sable? Les touristes ne lui laissaient que peu d'espace vide. mais qu'est-ce qu'il était venu faire là, ce piton rocheux? Offrir des nids pour les oiseaux de passage?
Les bateaux de pêcheurs aux couleurs vives contrastaient avec la falaise et le sable jaune et les maisons blanches qui les surmontaient.
 

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Du haut des falaises, l'agglomération qui ressemblait à un jeu de cubes disposés dans un réseau de ruelles de la cité primitive. Des cheminées ajourées sur les toits. 
Le clocher d'une église avec une cloche en plein air à son sommet, attira son regard.
Tout cela l'inspira et elle s'assit sur un banc et sortit des feuilles blanches pour dessiner. 
 
Le chapeau noir sur la tête des hommes de la région permettait de les distinguer des touristes qui avaient des chapeaux plus bariolés destinés à contrer les ardeurs du soleil de l'été. Le chapeau noir, c'était un chapeau pour toutes les saisons. 
La première planche esquissée, elle se releva et trouva enfin moins de monde dans les petites rues blanches loin de la plage.
 
En plein heure de midi, tandis que les ruelles se vidaient, les restaurants se remplissaient. Le soleil rendait la circulation difficile.

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Une plaque de rue attira son regard: Sir Cliff Richard, cantor. Vraiment, on trouve tout par ici, se disait-elle.
 
Puis, ce fut le "Blue Bell bar". Un bar bleu et blanc. Cela changeait de toute cette blancheur immaculée et devint une autre planche de dessin avec des couleurs qu'elle captait par seule imagination. 
  

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Pour prendre du recul, elle emprunta un estacade qui s'avançait sur la mer et qui offrait une vue générale sur la ville. Un pêcheur à la ligne lui fit penser au vieil homme et la mer. Ce fut une autre occasion et un dernier sujet pour une planche à dessin qui lui pris un peu plus de temps. Un ciel nu. Pas de nuages dans le ciel. Alors elle en ajouta pour en donner l'illusion.

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A 13:30, il était temps de retourner pour déjeuner et elle fit demi-tour.
Sa promenade avait duré le temps que lui avait imparti son père. 
Il devait avoir fini sa matinée de management à l'hôtel.
 
Il était 14:00 quand elle y rentra.
Bien calculé. C'est comme si, je connaissais la ville depuis toujours, se disait-elle.  
En entrant dans l'hôtel, le portier la voyant, lui dit que le manager l'attendait déjà dans le restaurant. 

Fin de la période du déjeuner de midi et moins de monde mais encore un brouhaha léger en fond sonore.

Son père, toujours dans le même coin avait tendu le bras et elle s'y rendit. 
 
Dès l'arrivée à la table, il lança: 
- J'ai eu Joäo au bout du fil. Il est enchanté de te rencontrer et de te connaître. Pour lui, tu fais désormais partie de la famille. Encore une fois, tu vas voir que l'hospitalité n'est pas un vain mot au Portugal. 
Peu importe la richesse de la famille, d'ailleurs. Au sujet de l'histoire du pays, tu verras, Joao est intarissable. Il pourra t'en dire bien plus que je ne le pourrais jamais. Il est historien, je rappelle.
 
L'allusion de l'hospitalité, Manu l'avait comprise. Elle ne manqua pas de faire le différentiel avec Antoine, mais n'en laissa rien paraître.
- Très bien, je suis très heureuse, aussi, de le rencontrer. J'ai fait un tour dans la ville. Comme tu disais, il faut sortir de la foule et là, c'est vraiment sensationnel.
 
Carlos ne répondit que par un sourire à l'appréciation élogieuse que sa fille lui donnait. Pour lui, la fierté devait rester intérieure.
- Par la même occasion, j'ai pris contact avec ma mère et donc, ta grand-mère paternelle. Elle se souvient de ta visite. Elle ignorait le lien de parenté qu'elle avait avec toi quand tu lui as cité mon nom. Quand je lui en ai parlé, elle en a presque pleuré au téléphone de ne pas t'avoir plus interrogé et avoir pu parler plus longuement avec toi.
- Cela aurait été amusant avec le langage des signes.
- C'est certain. Mais, tu penses qu'elle attend notre visite avec impatience. Elle veut nous voir dimanche soir ou avant. Nous irons ensemble avec Joäo.  
- Je n'ai pas eu l'occasion de me rendre compte de qui elle était. Ma visite arrivait à contre temps. Trop pressée de te retrouver. Je n'ai pas cherché à faire connaissance.
Tu verras, l'esprit de village comme l'est Sagres est encore très différent d'Albufeira. Les touristes y viennent pendant la journée mais repartent le soir après leur visite du phare et de la mer qui frappe les rochers. Il y a encore peu d'hôtels. Tu verras, cela ressemble à la Bretagne avec la force des vagues qui s'engouffrent sur les falaises. Ce serait encore plus vrai en hiver.
 
Les deux jours de la semaine qui suivirent, passèrent à la vitesse de la lumière. 
Des journées à classer dans la catégorie "bonheur" pour Manu.
Elle avait trouvé un petit endroit tranquille, un banc avec un vue large sur l'océan. La brise de mer rafraîchissait le trop plein de chaleur. 
Elle y revenait pour achever et parfaire ses dessins avec les vues du paysage.
Elle passait de vraies vacances  comme elle n'avait plus passées depuis longtemps.
Libre. Nourrie et blanchie. Sans soucis. A se promener tant qu'elle en avait l'envie sans se fatiguer. S'arrêter et regarder la mer qui se glissaient par vagues entre les rochers. Regarder, haut dans le ciel, les goélands qui cherchaient les quelques pitances abandonnées sur le sable. Le rêve.
Puis, fermer les yeux pour ne plus ressentir que la sensation du vent et du soleil sur la peau. Elle adorait les rayons du soleil, mais pas comme un touriste qui voulait bronzer à tout prix.   
Une fois, le deuxième après-midi, elle réussit à s'assoupir avec ses planches à dessins sur les genoux. Elle se réveilla en sursaut en s'apercevant qu'elles tombaient au sol. 
La veille, vendredi soir, elle n'avait presque pas dormi de la nuit.
La musique distrayait les touristes de l'hôtel et parvenait jusqu'à la chambre qu'elle occupait. Elle n'était pas intéressée d'aller s'introduire dans cette foule qui voulait s'amuser et danser après les bains de soleil de la journée.
Au dernier étage de l'hôtel, elle avait une vue sur le bleu de la mer et était restée sur le balcon en attendant que la musique s'estompe. Ce fut le cas vers deux heures du matin et elle ne retrouva plus le sommeil qu'aux petites heures du matin.
Aux deux derniers soirs, son père quand il avait le temps, avait soupé à sa table pour ne la quitter, en laissant son repas à plus tard, quand il était appelé par le service. 
Seule, alors, elle observait les touristes. Ce qui l'amusait le plus, c'était de repérer, le matin, un vacancier et de le retrouver, le soir, à la même table, tout cramoisi avec des coups de soleil sur le visage et le bout du nez cramé comme une fraise de Wépion trop juteuse. Ce flash lui fit sourire en rappel au pays.  
Elle se rendait compte que la rencontre avec son père, toutes ces images, ces flashs ne seraient pas arrivés à son esprit si elle n'avait pas trouvé la lettre de sa mère sous le coussin du fauteuil blanc.
Cela valait plus que tous le soleil de la Terre et tout l'argent du monde.  
 

 
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Chapitre 10: Une famille en parallèle:

« La vie ne se comprend que par un retour en arrière, mais on ne la vit qu’en avant.  », Sören Kierkegaard

 

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Dimanche matin, Manu se réveilla à 08:30.

Il y avait un bruit de rasoir électrique dans la salle de bain, contiguë aux deux chambres. Son père était déjà occupé à se raser. Elle se leva et alla dans la direction du bruit.

Sur la pointe des pieds, elle se tendit pour l'embrasser sur la joue.

Carlos en fut surpris et enchanté à la fois.

- Je te remercie de m'avoir accepté dans ta famille, dit elle.

- C'est à moi de te remercier de m'avoir recherché après tant d'années sans donner de mes nouvelles. Je suis impardonnable. C'est aussi ta famille désormais. Si j'avais su que j'avais une fille comme toi, j'aurais brisé cette honte que j'avais connu en quittant ta mère.

- Ne t'en fais pas pour cela. Cette absence, je l'ai comblée avec le temps. Si j'ai rêvé un jour d'avoir un père à mes côtés, ma mère a joué le rôle de deux parents. J'ai eu une mère formidable pour cela. Elle était peut-être un peu envahissante comme tu me l'as dit, mais cela me convenait. Il faudrait que tu me dises, ce que je dois te payer pour l'hospitalité que tu m'offres dans l'hôtel.  

- Je te défends de parler de cela et surtout de le penser. La chambre que tu as occupée, est une chambre d'ami qui m'a été attribuée dans le cas où j'aurais un visiteur commercial inattendu. Il n'y a aucun visiteur prévu actuellement. Ce privilège d'utiliser la chambre à mon propre avantage, je ne l'avais pas encore utilisé. Quand à la nourriture, tu penses bien que je te l'offre avec le plus grand plaisir. 

- D'accord. mais...

- Encore une fois, pas de "mais'. Ne t'en fais pas pour cela. Il faudra que tu apprennes comment peut être l'esprit portugais. Je suis prêt. Je vais descendre au restaurant. Je t'y attends. Joao va bientôt arriver ou, peut-être, est-il déjà là.

- Merci pour ce beau weekend complètement familial et totalement différent de ce que j'ai connu jusqu'ici et que tu me prépares.

- J'espère qu'il dépassera ton imagination. Nous partirons à la découverte de l'Algarve secrète. Celle que les touristes ne voient même pas avec un guide attitré. Une journée de plaisance à petite distance. Nous verrons tout avant cela avant d'arriver à Sagres. La famille nous y attend. Je suis sûr que ma mère aura rassemblé d'autres membres de la famille à l'occasion de ta venue. Tu sais, tu as de grandes tantes encore vivantes et tellement de nièces et de cousins. 

- Je vais faire vite. J'ai hâte que tu me montres tout cela. La ville d'Albufeira, je commençais à bien la connaître. Je m'y suis promené dans toutes les directions à m'en fatiguer. J'ai déjà quelques planches de dessins. Hier, je me suis endormi sur un banc au soleil avec ma planche à dessin et mes crayons sur les genoux. Heureusement que j'avais acheté un chapeau pour me mettre sur la tête.

- Tu dessines? J'ai une fille artiste, alors? Une raison de plus pour accentuer ma fierté, fit-il avec le sourire.

Tu as raison, pour le chapeau. Par ici, le soleil est traître aux peaux blanches du nord. Les coups de soleil font souffrir plus d'un touriste imprudent. J'y vais. Je descends. A toute à l'heure.

- J'ai eu l'occasion de le voir dans le restaurant

Fébrile, Manu prit une douche. En moins d'une demi-heure, elle était prête et descendit.

A cette heure, les ascenseurs demandaient de la patience et se retrouvaient vite plein de touristes.

Arrivé à la table, son père et un jeune homme, aux cheveux de jais, était à ses côtés.

Mal rasé, une fine barbe le rendait plus beau reflet d'une mâle présence.

Tous deux se levèrent d'un seul élan.

Manu, je te présente Joao.

- Bonjour, Manu. Mon beau-père m'a beaucoup parlé de vous au téléphone. Il ne m'avait pas dit que vous étiez aussi jolie. Quelle agréable surprise. Quel charme, ce sera de se connaitre sur les routes de l'Algarve. 

Manu ne put s'empêcher de rougir. Personne ne lui avait déjà parlé de cette façon. Elle ne s'était jamais considérée comme jolie.

Le voyage vers Sagrès et la fête à l'arrivée, pensa Manu.

Le déjeuner se passa sous les meilleurs auspices. Des rires fusèrent jusqu'aux tables voisines, dont les occupants se retournèrent pour en connaitre la raison.

Joao ne ressemblait pas, à Carlos, le père de Manu. Plus ouvert encore. Moins réservé. Physiquement, moins grand, des épaules plus carrées. Rieur, par l'habitude, buriné par le soleil, des rides se marquaient sur le visage.

Un visage plein de jeunesse qui était loin de déplaire à Manu.

Puis, il y eut ses connaissances historiques mixées à son humour qui intervenaient dans la conversation et qui faisaient rire tous ceux qui comprenaient son humour et entraient dans son jeu.

Au lieu de devoir chercher les petits pains au comptoir, Carlos avait déjà rassemblé tout ce qui constituait un déjeuner dit "continental" sur la table. 

Les petits pains, les croissants, les jus d'oranges, tout y était.

La canette de café et de thé, au milieu d'elle.

Ils se mirent à dévorer tout en parlant.

- Je vais joindre l'utile à l'agréable. J'ai apporté tout mon appareillage photographique, dit Joao. Tu vas voir, comme mes objectifs sont pleins de ressources. Pardon, je prends des initiatives malheureuses, je tutoies.

- Mais moi, aussi, je vais te tutoyer, Joao. Tu ne voudrais pas que j'alterne le "tu" et le "vous" entre mon père et toi, dit Manu.

- Merci, pour m'avoir pardonné. La semaine prochaine, je vais entamer un reportage dans l'arrière pays pendant trois jours. Si tu es intéressée, Manu, je serais enchanté que tu m'accompagnes. Tellement de choses à te montrer de ce qu'on appelle l'âme portugaise dans l'arrière pays.

- J'en serais heureuse. Je ne suis pas très toutou-riste, plutôt tous-risques. Donc, si tu me montres le Portugal profond, j'en serais encore plus heureuse.

Après un temps relativement court, Carlos demanda:

- Tout le monde a bien déjeuner? Sinon, je demande quelques suppléments...

- Non, répondit Manu.

- Non, j'ai assez mangé, répondait en écho, Joao.

- Alors, allons-y. La Douce Algarve de la pub nous attend.

Ils prirent la route dans la voiture de Carlos. 

La fenêtre était restée ouverte pour jouer à l'airco manquante.

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Joao se mit à parler plus fort et de manière volubile pour surpasser le bruit du moteur et du vent dans l'habitacle. Tellement de sujets de conversations s'en suivirent à un rythme ininterrompu, que Manu, tendant l'oreille, en perdait l'habitude de regarder le paysage. 

Les paysages, elle les avait déjà vu, à son arrivée, à l'allée et au retour sans s'arrêter mais sans aucune explication.

Ils s'arrêtèrent quelques fois.

Des escales qui meublèrent le voyage de son harmonie et de ses différences.

A Carvoera et Amarçào de Pera, ce furent les rochers et la mer qui s'y engouffrait.

0.jpgA Portimao, le port, le marché aux poissons, les pêcheurs et l'occasion de déguster des sardines grillées.

A Lagos, pour montrer la statue de Henri le Navigateur, personnage dont Juao allait parler à l'arrivée à Sagres et la chapelle baroque Santo Antonio avec l'intérieur en bois doré et quelques azulejos.

- Silves, un peu à l'intérieur des terres, était une ville plus riche que Lisbonne pendant la période des Maures, dit Joao fièrement.0.jpg

Le temps passa très vite. Manu avait la perception d'avoir mis moins de temps pour atteindre la destination. Ils arrivèrent en vue du Cap Saint Vincent avec la ville de Sagres qui s'imposait à ses côtés. 

Pour l'occasion, Joao reprit sa fonction de guide. 

- Six siècles que le Portugal exerce son envie de parcourir le monde à partir de ce point. Les plus grands navigateurs appareillèrent pour l'Afrique, les Açores, Madère. Les caravelles de l'infant Henri dit le Navigateur, dont les gens, anxieux, guettaient leur retour du haut de ces falaises dès qu'une voile était signalée. A la fin du 17ème siècle, au large, la flotte française de Tourville envoya par le fond quatre-vingts vaisseaux d'une escadre anglo-hollandaise de l'amiral Rooke. Moins glorieux, les premiers esclaves enchaînés débarquèrent pour repartir vers le Brésil. 

Ni Manu, ni son père n'essayaient de l'interrompre.

Devant eux, la ville de Sagres donnait une atmosphère de bout du monde occidental. Vers la mer, une succession de baies et de promontoires attiraient le regard. La mer n'était pas trop agitée. Des véliplanchistes et des surfeurs s'adonnaient à leur sport. 

- En hiver par temps de tempêtes, cela doit être terrible, dit Manu.

- C'est vrai. Imagine la majesté de ces vagues fougueuses qui frappent les falaises avec une sauvagerie inouïe.   

5.jpg- La vue est déjà splendide.

- Oui, elle s'étend sur tout le cap Sao Vicente. C'est à quelques kilomètres d'ici, sous l'océan, que le premier novembre 1755, partirent trois secousses sismiques majeures. L'épicentre du séisme n'est pas loin. Quelques minutes après, il y eut un tsunami.

- C'est quoi un tsunami?

- C'est à la suite d'un tremblement de terre sous-marin qu'une vague se forme à la surface de l'eau. Celui de 1755 avait créé une vague d'une hauteur de quinze mètres. Elle a balayé toute la côte portugaise. Arrivée à Lisbonne, l'onde du tremblement de terre avait déjà fait effondré les murs. La vague a parachevé le travail de destruction et tué cinquante mille personnes, le quart de la population de la ville. Les gens étaient dans les églises pour la Toussaint.  

- C'est terrible ce désastre. 

- Comme tu dis. Voltaire, embarrassé, avait écrit un poème dans lequel il s'étonnait des desseins impénétrables du Très Haut. Je t'en donnerai le texte plus tard.

- Cela peut-il encore se reproduire aujourd'hui?

- Bien sûr. On ne sait pas quand, mais on peut être sûr que cela se reproduira. Au large de la côte portugaise, il y a une zone sismique toujours active. Une bagarre de Titan entre plaques tectoniques se chevauchant. Je te le dis, le Très Haut de Voltaire risque encore d'être sollicité quelques fois.

Tout trois rirent pour effacer la peur que cela avait pu engendrer chez Manu. 

Une rue principale et une place constituait principalement la ville.

Joao continuait à parler à son sujet. 

- Cette place a été construite sur les ruines de ce tremblement de terre de 1755. Ce soir, nous reviendrons ici, pour voir le coucher du soleil que l'on décrit dans les guides touristiques, cent fois plus grand qu'ailleurs. Et je dois avouer, c'est un peu vrai, il est incendiaire. 

Tous trois grimpèrent jusqu'à la forteresse. 

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C'est ici qu'en 1460, le personnage le plus connu de la région, Henri le Navigateur, dont tu as vu la statue à Lagos, mourut. Il avait espéré que ses bateaux atteindraient l'Inde, bien avant Colomb, mais la route contournant l'Afrique. On l'appelle le "navigateur", pourtant, à part une expédition à l'âge de 21 ans jusqu'à Ceuta, il était toujours resté à quai. Il a été un grand maître des Templiers et gouverneur du très riche "Ordre du Christ". Je te dis, un grand bonhomme qui malgré son surnom de navigateur, a marqué les esprits et le respect dans l'histoire portugaise.

- Que représente les galets en cercle sur le sol ?

Cet endroit avec ses remparts a été édifié sur les plans de Vauban. On l'appelle le "promontoire sacré". On croyait que les dieux y dormaient, face à la mer des Ténèbres. En fait, pour être honnête, on ne le sait pas vraiment, s'il s'agit d'une rose des vents, d'un cadran solaire? A y réfléchir, cela pourrait être les deux. Manu, si tu n'as pas le vertige, on pourrait s'aventurer sur les rochers que les pêcheurs empruntent pour aller pêcher. Je l'ai déjà fait avec ton père, donc je sais de quoi il est capable.

- Le vertige?  Non, pas du tout. 

- Alors, allons-y, il y a soixante mètres pour arriver à la mer. 

- Avant de continuer, attendez quelques minutes. Je voudrais prendre quelques souvenirs à ma manière. 

Manu, prit deux nouvelles planches de dessin vierges et griffonna le paysage de quelques traits rapides. Elle s'était assise sur une pierre avec un air inspiré d'une artiste, le bras tendu pour établir les liens des différents éléments du paysage.

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Joao prit son appareil photo et au lien de prendre des photographies du paysage qu'il ne connaissait que trop bien. Il prit Manu, comme modèle, dans une cascade de clics ininterrompus sous tous les angles. Amusée, elle joua à la pin-up, tout sourire, comme si elle avait toujours été un modèle pour photographe. 

Elle n'allait pas bouder un plaisir qu'on lui avait donné de bonnes grâces. 

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- Sais-tu que tu es photogénique? finit par dire, Joao.

- Je sais de qui tenir, désormais. J'avais une petite lacune du côté du père, mais que j'ai comblé depuis peu. 

Puis, ce fut la descente sur les rochers escarpés, jusqu'à la plage déserte à cette heure.

Joao ne cessait de réveiller les souvenirs du passé. Les endroits que personne n'aurait donné une attention particulière, il en donnait un détail inattendu.

Le retour se fit par un chemin moins difficile. Le coucher de soleil était enrobé de nuages. Comme annoncé, il fut plus grand qu'ailleurs.

Carlos prit la parole.

Il est temps de rencontrer grand-mère. Je ne t'ai parler de ma famille pour ne pas te faire peur. Nous étions cinq à table autour de ma mère et de mon père quand j'étais jeune. C'était une petite famille pour le Portugal. Il n'est pas rare de trouver des familles qui comportent le double d'enfants. Papa n'est plus là, aujourd'hui. J'ignore combien de personnes, maman va réunir ce soir, mais cela risque d'être à l'étroit dans la maison.  

La rencontre de la famille fut plus que spéciale pour Manu.

Un accueil que Manu n'avait jamais connu. Au dessus de la porte d'entrée, une banderole "Ben vinda" traversait la porte d'entrée de part en part.

Les embrassades de chacun et chacune se suivirent en chaîne, comme si tout le monde se connaissait depuis toujours. Carlos se chargeait des présentations, tandis que Joao prenait les scènes de retrouvailles en photographies.

La grand-mère de Manu pleurait de joie. Sa sœur, un frère et deux sœurs de Carlos, donc oncle et tantes de Manu, des neveux et nièces, leurs enfants, des voisins se présentèrent tour à tour avec le même accueil chaleureux.

Alternativement, Carlos et Joao traduisaient ce qui se disait dans les deux directions. La maison était trop petite pour accueillir tout le monde. 

0.jpgCela n'empêcha pas de voir l'intérieur de la maison dans laquelle avait vécu Carlos et sa famille. Il n'était pas question d'avoir une chambre pour chacun des membres. Un grand balcon au premier étage en fer forgé, une courette juxtaposée.   

Ce fut dans le jardin à l'arrière de la maison qu'une longue table soutenue par des trépieds, était dressée pour le dîner du soir.

Plusieurs femmes avaient aidé la grand-mère. Le reste de la famille s'installèrent autour de la table. Celle-ci n'était toujours pas assez longue.

Chacun, trop serré, semblait manger dans l'assiette de l'autre. Les femmes défilèrent pour apporter les plats.

D'abord, la soupe verte que Carlos appelait "caldo verde" qui arriva dans une soupière dont la contenance devait atteindre plusieurs litres.

Ensuite, tous plats régionaux arrivèrent à table, tous ensembles.

Les poissons, les merveilles de l'océan, comme disait Carlos. Pour chacun, il pointait son doigt au dessus d'un plat pour en donner le nom en portugais. 

Qu'importait les noms puisque le fumet qui s'en dégageait remplaçait tous les plaisirs. Les noms,  Manu s'empressait de les oublier dans la minute qui suivait. 

Il y avait des "Ameijoas na cataplana", une sorte de palourdes cuites à la vapeur qui faisait concurrence au la morue traditionnelle, le fameux "Bacalhau à Gomes de Sà", sortie du four mélangée à des pommes de terre, des olives et des oignons recouvertes d’œufs durs.  

Le "Vinho maduro" et la Sagres, la bière blonde, se partageaient et passaient de main en main avec la corbeille du Papo seco,le pain  fendu au milieu, qui craquait sous les doigts. 

Le gâteau aux œufs, la "Torta de Claras" ressemblait à la bûche de Noël que l'on découpa en tranches.

Pour faire passer le tout, le "Moscatel" n'épargnait pas le passage à l'"Amêndoa amarga"  à la liqueur d'amandes...  

Deux des hommes sortirent de table et se mirent à chanter avec une guitare dont la forme ronde se différenciait des autres.

Ils entonnèrent le "Ribajeto", une danse pour séduire sa partenaire. Certains convives commencèrent à danser. Joao força Manu à le rejoindre sur la piste de danse improvisée. 

Un cousin s'inséra avec son accordéon dans le petit orchestre. 

Ce fut bientôt le temps de rependre la route pour le trio. Les "au revoir" furent parfois déchirant de sentiments. 

Carlos avait résisté à la prise de toutes boissons alcoolisées. L'accident de son épouse l'avait rendu sobre à ce genre de festivités.   

Joao était plus éméché. Il s'endormit sur la banquette arrière de la voiture. 

- Notre encyclopédie ambulante s'est endormie, dit doucement Manu à Carlos.

- Je te l'avais dit, quand il est dans son élément, il est intarissable.

Pour ne pas le réveiller, Manu et Carlos gardèrent le silence. Mais il était clair que les pensées remuaient dans leur tête tout au long du voyage.

L'hôtel arriva à l'horizon, il était plus de minuit. Joao se réveilla et fit semblant qu'il avait été présent pendant toute la route. 

- Alors, demain, je dois partir pour trois jour dans le nord. D'accord pour m'accompagner, Manu?, s'enquit-il en titubant un peu, de sommeil ou de résidu d'alcool encore dans le sang.

- T'accompagner? Tu es sûr que tu le pourrais?

- Qu'est-ce que tu crois? Qu'un peu de Moscatel pourrait battre un homme comme moi? As-tu peur de moi?  

- Peur? J'ai le goût du risque. T'accompagner? "Bem, certamente, senhor". 

- Je dois vraiment régler ton portugais. Notre prononciation est particulière et elle te sera nécessaire pour te faire comprendre dans la famille. Donne-moi une nuit de sommeil et tu verras. Si je suis fatigué, j'ai le sommeil lourd et je récupère vite. Onze heure, cela t'irait demain? C'est pas trop tôt?

- Ok. Pour moi, si la musique de l'hôtel me le permet. 

- "Boa noate, dorme bem"dit Carlos qui avait écouté leur dialogue avec un sourire aux lèvres. 

Nous aurons le temps de revisiter cette belle langue portugaise, ensemble. Sinon, il restera le langage universel. Celui des mains, ajouta-t-il.

Ils rirent ensemble par l’ambiguïté que sa réflexion pouvait apporter. 

Cette nuit-là, l'hôtel fut plus silencieux, mais Manu ne récupéra pas totalement.

Les images de la journée repassaient inlassablement dans son esprit.

 

(Le Petit futé)

 

Chapitre 11: Les désirs en commun.

« Un amour est un voyage aux confins de soi-même.  », Hélène Ouvrard

0.jpgLundi, vers midi, Joao monta dans l'hôtel. Il vint frapper à la porte de la chambre. 

Manu était prête depuis une heure déjà.

- Pas trop fatiguée? Allons déjeuner ailleurs. L'hôtel et sa nourriture continentale n'a rien à voir avec celle que l'on sert chez nous. Je connais un petit restaurant qui te permettra de faire connaissance avec nos coutumes culinaires. Ce ne sera pas un buffet, mais cela te donnera plus l'impression de vivre à la portugaise.

- Un canon ne m'aurait pas réveillée. C'est tout dire. C'est toi le guide, je te suis. Apparemment tu as récupéré plus vite que ton ombre. Promenade photos, promenade de dessins ou promenade de "bouffe"? J'ai encore quelques lourdeurs persistantes dans l'estomac.

- Les trois, ma chère Manu. L'un n'empêche pas l'autre. Promenade tout azimut. Toi, j'ai pu constater que tu dessinais très bien. Je suis en train d'écrire un nouveau bouquin sur la région de l'Alentejo et de l'Algarve. Un roman, avec des histoires de familles plus précisément. La mienne a servi d'exemple. N'aimerais-tu pas faire alliance avec moi pour la partie illustration? Les photos, c'est bien, mais le dessin serait beaucoup mieux et tu t'en chargerais. 

Manu pensa immédiatement au parallèle que ce roman pouvait avoir avec sa propre famille plus riche et parfois bien plus difficile à comprendre.

- Si je m'attendais de cette proposition. Là, je devrais m'appliquer beaucoup plus. Dessiner, je fais cela pour le plaisir et depuis que j'étais très jeune. Le dessin, pour moi, n'a été qu'un loisir de gosse qui se retrouve jusqu'à aujourd'hui. J'ignorais que cela puisse intéresser quelqu'un.

- Je t'assure. J'ai jeté un coup d’œil sur ces quelques planches que tu as faites, hier, dans un temps très limité. Tu as un réel talent caché et un sérieux coup de crayon. J'en suis certain.

- D'accord. Mais, alors, tu me laisses le choix des paysages à dessiner. Je n'aime pas les travail sur commande.

- Pas de problème pour cela, tu restes la patronne de tes désirs. Dis-moi seulement quand tu veux t'arrêter pour dessiner. Je prendrai des photos en t'attendant. Le soir, je ferai développer les photos. Si tu acceptes ma proposition, je te demanderais de lire les quelques pages que j'ai déjà écrites pour le roman pour qu'elles puissent t'orienter dans l'esprit du bouquin. Je les ai traduites en anglais. Le portugais n'est pas encore la langue internationale par excellence, même si on le retrouve au Brésil. 

- Ne m'as tu pas dit que tu allais me l'enseigner?

- Nous en avons pour trois jours avant de revenir à Albufeira. Trois jours pour t'en donner les rudiments. Il faudra m'excuser pour un point particulier.

- Lequel?

- J'ai essayé de réserver une chambre de plus, pour toi, pour ce soir et demain soir dans les hôtels où nous nous arrêterons. Mauvaises saisons pour trouver des chambres libres. Même une de plus, n'a pas été possible. Il faudra que tu partages la mienne. Tu sais, il y a toujours un lit supplémentaire. Je le prendrai.  

- Si je comprends bien, tu m'entraînes dans une aventure particulière.

- Tu as tout compris. Dès ce soir, je t'invite dans l'antre d'un célibataire portugais. Ce n'est pas la première fois que j'irai dans ces petits hôtels. Tu verras, ils sont charmants et en pleine nature. Je les connais tous. 

- Et je dois être d'accord, bien entendu.

- Evidemment. Pas d'autre solution. Ton père est prévenu que je t'enlève comme une Sabine de l'antiquité.

Ils rirent ensemble.

- Je t'avais dit hier que j'allais chercher le poème de Voltaire. Le voici, accroche-toi, ça décoiffe:

    Cent mille infortunés que la Terre dévore

Qui, sanglants, déchirés et palpitants encore

Enterrés sous leurs toits terminent sans secours

Dans l'honneur des tourments leurs lamentables jours

Aux cris demi-formés de leur voix expirante

Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes

Direz-vous ce sont là les salutaires lois

D'un être bienfaisant qui fit tout par ses choix?

- Waw, tu m'arraches le cœur. J'espère que tu n'en as pas trop d'histoires pareilles pour la journée.

- Non, pas du tout. Je voulais être complet après avoir relu mes notes. Aujourd'hui, nous quittons la mer, vers l'Alentejo. Une région qui se trouve juste au nord de l'Algarve. C'est une région très différente de celle que tu as vue hier. Un plateau aride, presque désertique qui commence déjà ainsi en Algarve et où, à cause du soleil de plomb de l'été, ne vivent facilement que des oliviers. Ces terres sont trop loin de la mer et des alizés pour trouver l'humidité. Tu verras, c'est la couleur marron doré qui sera dominante avec le blanc des maisons de petits villages qui apportent le contraste et l'éclat. 

- Les habitants sont-ils différents de ceux des côtes? De quoi vivent-ils, je suppose que c'est moins fréquenté par le tourisme ?

- C'est certain. Tu as raison. Là-bas, l'écologie, considère-là comme le symbole des grandes exploitations de la région, la vie rurale, comme la règle de sa subsistance et l'artisanat, comme l'échappatoire aux temps morts.

- Quel beau tableau. J'ai presque envie de dessiner ton paysage mental sur mes planches de dessin. 

- Ne rie pas. Plus loin, cela change un peu. Une route de châteaux que nous n'avons pas le temps d'aller visiter. La ville d'Evora est considérée comme la plus belle ville du Portugal. C'est dire que la fierté n'est pas une vue de l'esprit en Alentejo. 

Pas de doute, le premier jour fut éprouvant pour Manu. Déjà fatiguée par la veille, elle suivait Joao au pas de course. La chaleur, le fait de descendre et de remonter dans le 4X4, de marcher dans un cycle répétitif, tout cela l'avait tué en fin de journée. Manu manquait manifestement d'expérience comme baroudeuse. Elle dessina en définitive très peu. Joao, au contraire, sortait son appareil photos, le fixait sur un trépied et ne semblait jamais en être fatigué de répéter les mêmes opérations. 

Le premier soir, à table, Manu but plus qu'elle ne mangea.

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Comme Joao l'avait annoncé, les hôteliers étaient sympas. Tous le connaissaient de longue date. La soirée bien que joyeuse, n'apporta à Manu qu'une envie de gagner sa chambre.

Elle s'effondra dans le grand lit jumeau à celui de Joao. Lui était resté un peu plus de temps au bar à discuter avec les propriétaires et regagna la chambre alors que Manu dormait déjà.

Le lendemain, au moment de la séparation, les hôteliers embrassèrent Joao.  

Manu avait décidé de changer de tempo. Elle s'était habillée de vêtements légers de brousse. Elle avait compris ce qu'il fallait qu'elle fasse pour se reposer en cours de route. S'arrêter et dessiner plus souvent. Joao ne pouvait pas le lui refuser puisque cela faisait partie du contrat tacite de leur voyage.

Bien que les paysages de campagne étaient très semblables, elle variait ses dessins par les couleurs, l'épaisseur des traits de crayons plus ou moins forts et par l'imagination.

Aucun dessin ne ressembla à l'autre.

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Joao avait compris sa manière de corriger la veille. Il faisait tout pour l'aider. Il lui prenait la main à chaque escalier, à chaque butte à franchir ou à dévaler. Une attention qui ne déplaisait pas à Manu et dont elle avait pris l'habitude en lui tendant la main à chaque passage difficile.  

 

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Le deuxième soir arriva.

Dans la chambre, Joao risqua un baiser sur la joue de Manu. 

- Comment as-tu trouvé notre voyage dans l'arrière pays  de l'Algarve et de l'Alentejo? Que préfères-tu la mer ou la campagne?

- J'aime les deux. Mais, j'aime le calme et la côte en cette saison, ce n'est pas ce que j'ai trouvé facilement à Albufeira ou sur la côte. Le débordement des hôtels, je n'apprécie pas vraiment. J'aime les étendus larges sans personne comme nous avons eu aujourd'hui.

- C'est vrai, mais l'économie à ses droits et ses devoirs. J'ai oublié de te demander quelles sont les personnalités que tu connais du Portugal.

- Le fado de Amalia Rodrigues, elle vient de mourir, si je me souviens bien. Linda de Suza et sa valise en carton. En politique, je me souviens de Soares. ¨Papa m'a mis au parfum de ce qu'il a vécu dans la période trouble de la dernière révolution. Puis, c'est à peu près tout.

- Tu as raison, Amalia est morte en 1999. Trois jours de deuil avaient été décrété après son enterrement. Le souvenir est toujours vivace. Le fado est la chanson qui relate la nostalgie portugaise en racontant la vie de tous les jours. La version de fado dans la région à partir de Lisbonne est un peu moins nostalgique que dans le nord du Portugal. 

- Je n'ai pas tout faux avec ma liste. J'en suis heureuse.

- Peut-être, mais cela n'empêche que tu as des lacunes que je vais devoir combler. Je ne vais pas parler d'histoire, mais de l'actualité. Il y a Tony Carrera, très connu chez nous dans la chanson de variété. Au foot, le sport du Portugal, Ronaldo, Eusebio, Paoleta. Tout cela ne te dis rien?

- J'avoue, je suis une ignare dans le foot. C'est la première fois que je viens au Portugal, tu m'excuseras si ton chanteur n'est pas arrivé jusqu'à nous en Belgique.

- Je vais essayer de jouer au professeur dans beaucoup de domaines avec toi. Il faut que tu connaisses où et comment vivent tes parents et antécédents au pays. Je te donnerai tout cela dans un ensemble avec un beau ruban, mais non touristique. Comme ton père, le Portugais ne comprend pas que l'on puisse vivre sans hospitalité. S'il fuie les ennuis, le Portugais reste fier en toutes circonstances et garde le secret au fond de lui. N'essaye pas de biaiser un Portugais. Il n'aimerait pas. Nous avons le sang chaud, tu t'en repentirais. Quant à la famille, elle reste sacrée. 

- Cela ressemble aux Espagnols avec l'esprit des danses flamencos.

- C'est vrai, même si cela reste différent. Ne dis pas à un Portugais qu'il est espagnol. Les jolies femmes ne nous sont pas indifférentes à nous les hommes. Elles sont loin de Carmen espagnole.

- Je sens une idée subliminale dans tes paroles. Je me le tiens pour dit. Où va-t-on aujourd'hui?

- Nous passerons par Mertola, où le sauvetage du patrimoine est la préoccupation principale. C'est la seule ville du pays qui ait conservé une mosquée en bon état mais transformée en église chrétienne.  Puis nous redescendrons vers l'Algarve et Albufeira.   

Puis, imperceptiblement, il glissa un baiser sur les lèvres de Manu.

Elle y répondit sans s'en échapper. Sans vraiment s'en rendre compte, elle avait ouvert la bouche goulûment.  

Puis, Joao l'amena sur sa couche en la caressant.

Manu ne résista pas. Elle avait ignoré, jusqu'ici, ce qu'était le pouvoir des caresses.


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Chapitre 12: Une fleur pour dire je t'aime

« Le flirt est l'aquarelle de l'amour.  », Paul Bourget

 

 

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- Je crois que je t'aime. Je m'en excuse d'avoir pris cette liberté si rapidement, mais c'était une impulsion à laquelle je ne pouvais résister, dit Joao le lendemain matin.

 

- Ne t'excuse pas. J'attendais ce moment. On ne te l'a jamais dit, tu es un séducteur de premier ordre. Puis, le deuxième lit était vraiment trop petit. Je ne pouvais te laisser dans un lit d'enfant. 

Il l'enlaça une nouvelle fois et la culbuta sur le grand lit.

Ils firent l'amour jusqu'à s'en épuiser.

Ce ne fut que l'odeur de café qui venait leur caresser les narines et la voix plein de tendresse de Joao au dessus d'elle qui changèrent le rythme de leurs ébats.

- Jus de fruit avec thé ou café?

- Café au lait avec sucre et le jus d'orange.

- Bien, Madame, à vos ordres et un baiser en échange, Madame.

- Bien sûr.

Manu l'attira vers elle pour le remercier. 

- Le plateau avec des croissants, une fleur dans une flûte, c'est exactement ce que j'aime à mon lever, cher Monsieur.

- Que t'ai-je inspiré, cette nuit? J'espère que j'ai été parfait sur tous les rapports. 

Parfait, je ne sais pas. Il faudrait tester les hommes dans un temps plus long, sinon on oublie. 

- Tester les hommes? Mais quel vilain mot "tester". J'espère que je ne t'ai pas fait trop transpirer, là, l'amour serait tout cramoisi. 

Son humour, Manu commençait à le reconnaître et elle s'en inspira dans le dialogue.

- Transpirer, moi? L'air conditionné a parfaitement donné ce qu'il avait à faire. Quant à toi. Ta note, j'hésite entre sept et neuf sur dix.

- Sept me va déjà très bien, si cela te suffit pour être tombée amoureuse de moi.

- J'ai un jugement très subjectif, trop intuitif et très partial. L'amour n'a pas été ma tasse de thé, jusqu'ici. Je corrige. Je te donne neuf.  

Veux-tu m'épouser?

- Vous allez vite en besogne, cher Monsieur. Je vois que le mur du son fait pale figure en face de vous. Je vais réfléchir. Je vous donnerez ma réponse très bientôt.

Le vouvoiement les amusait par sa solennité de ces moments d'intimités et s'estompa comme il était venu.

Manu s'étendit sur le lit, la tête sur les genoux de Joao. Il lui caressait la peau nue, d'une main, s'infiltrait au travers de ses cheveux défaits, de l'autre.

Elle n'avait pas envie de reprendre la route. Rester, ainsi, toute la journée, elle ne pouvait l'espérer.

Au moment où il sentit qu'elle allait profiter de cette situation, il lui dit doucement à l'oreille:

- Il est temps de partir. Nous avons un travail à achever.

- Tu es méchant. Un vrai bourreau.

- Je sais.

En l'embrassant sur la joue, sur le front et sur les paupières, il l'aida à se lever.  

La journée ne fut qu'un enchantement après l'autre.

Joao ajoutait tout son art de séduction de guide d'occasion.

Il visitèrent des endroits qui, même pour Joao qui les connaissait, avaient un goût de nouveau avec les yeux et les réflexions enjouées de Manu. Elle en oubliait de dessiner et Joao de photographier les paysages pour la photographier, elle.

Il fallait revenir à la contrainte, au contrat, fixé au début: le bouquin sur l'Alentejo. 

Ils s'arrêtèrent une dernière fois à Beja avant de revenir en Algarve.  

Assis devant un paysage, Joao en lut les quelques chapitres qui concernait cette ville et pour les recadrer dans leur contexte.

Ce troisième jour resterait dans les souvenir comme un journée d'amour partagé.

Le soleil allait vers son coucher. Manu voulut en dessiner une dernière planche.

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Au retour, le troisième soir, Carlos attendait qu'ils reviennent avec impatience.

Manu sauta à son cou.

Il comprit immédiatement que quelque chose avait changé dans les liens entre Joao et Manu. 

Leur attitude n'était pas équivoque. Ils ne s'en cachaient pas. Les deux tourtereaux s'aimaient d'amour tendre et se tenaient par la main. 

- Je vous que vous avez fait mieux connaissance. Le langage des mains dont je parlais, c'était pour traduire le portugais comme des Italiens. Je vois qu'il a été plus opérant que je ne l'avais préconisé. Vous avez raison. Le portugais est une langue trop difficile à traduire.

Les sourires lui répondirent.

Joao reprit la parole.

- J'ai une nouvelle à vous annoncer. Avant de partir, j'avais reçu un coup de fil de New York. La Galerie des éditeurs voudrait que je m'y rende en ce début de septembre pour présenter mes derniers livres. Il y aura des séances de dédicaces. Je vais être absent pendant une semaine. 

- C'est une excellente nouvelle. Une véritable consécration. Cela veut dire que tu prends une place au firmament des écrivains américains, dit Carlos.

- C'est ça, le côté positif, en effet. Le côté négatif, celui de ne plus te voir, dit Manu à l'oreille de Joao. 

Le lendemain, Manu décida de téléphoner à Michel. La communication passa immédiatement et le son était clair comme s'il provenait de la pièce à côté.

- C'est moi, Manu. Désolé de ne pas t'avoir téléphoné plus tôt. Je n'ai pas été souvent présente. Comment cela se passe à Jumet? dit Manu, comme pour s'excuser de n'avoir pas donner de nouvelles plus tôt.

- Je suis content de t'entendre, Manu. Antoine a abandonné sa requête d'attaquer le testament de maman. Sinon, rien de nouveau. Le notaire n'a pas encore donné de suites à la répartition des biens de maman. Je suppose que cela ne va plus durer maintenant.

- Bonne nouvelle...

- J'oubliais. Il y a quelque chose de nouveau, tout de même.

- Ah, raconte.

- Il y a quelque chose qui s'est passé dans ta maison à Jumet. La voisine, Madame Sornin m'a téléphoné pour me prévenir. Tu la connais, elle donne beaucoup de détails à ses explications. Je te les résume.

- Il vaut mieux. La conversation doit coûter cher à la minute.

- Une nuit, elle ne dormait pas, elle a vu quelqu'un, un homme qui entrait dans ta maison. Il avait des clés. Il n'y a pas eu d'effraction. Elle s'est inquiété quand elle a entendu la porte en fer de la rue qui grinçait. Elle a été plus curieuse que réactive. Cela a duré un quart d'heure à l'intérieur de la maison, tout au plus. Ensuite, elle a vu le même homme ressortir de la maison sans bruit. C'est curieux, non?

- Avait-il emporté quelque chose?

- Elle n'a rien vu de la sorte sauf quelque chose qu'il portait sous le bras.

- Il faut que je revienne à Jumet pour constater les dégâts éventuels. J'ai passé, ici, des vacances extraordinaires. J'ai rencontré mon père et ma famille portugaise. Son beau-fils, Joao, m'a fait découvrir le sud du Portugal. Comme il doit partir pendant huit jours, je me propose de rentrer quelques jours. 

- Parfait. Dis-moi quand tu rentres, je viendrai te chercher à l'aéroport.

- Ne t’inquiète pas pour cela. J'ai pris un taxi pour m'y rendre à l'allée. Je peux faire de même au retour.

- Ok. Comme tu veux. Mais préviens-moi, je serais heureux de te revoir. Tu dois être bronzée.

- Halée, un peu, très certainement. Mais, ce n'est pas mon désir le plus cher. Sois-en sûr. Je supporte un rayon de soleil sur la peau mais je m'en fous d'avoir une visage tanné comme la vulgaire ouvrière agricole. Au Portugal, le soleil est partout. Je me demande comment on peut déterminer la température à l'ombre. Il n'en existe pas. Je te laisse. Je te préviens dès mon arrivée.

Elle raccrocha le téléphone.

Elle n'avait pas parlé de l'amour naissant qu'elle avait entretenu avec Joao.

Elle devait sortir du rêve qu'elle vivait depuis ces dernières journées. Se remettre à réfléchir à d'autres lois, d'autres méthodes de vie et s'y reconfigurer.

Qui est-ce qui pourrait être entré dans la maison avec une clé et sans effraction?

Une énigme qu'elle se devait de résoudre.

Elle demanda de réserver un avion à la réception de l'hôtel.

Il fallait constater sur place. C'était une obligation. Elle le prenait plus comme enquête, une nouvelle intrigue à résoudre. 

Les dégâts moraux sont parfois plus durs à accepter que les dégâts matériels. 

 

 

Chapitre 13: Retour à Jumet.

« Le mensonge et le silence arrangent bien des drames de famille. », Tristan Bernard

0.jpgUn avion pour le retour, il y en avait un le lendemain. Elle réserva une place.

Une certaine excitation se ressentait en elle. 

Sa précipitation ne passait pas bien chez Joao. 

- Tu reviendras, dis? Tu es pressée de retourner chez toi? N'oublie pas que j'ai besoin de toi pour les illustrations de mon livre.

- Bien sûr que je reviendrai. Mais il faut que je règle certaines choses chez moi auparavant. 

Le jour du départ arriva et Joao la conduisit jusqu'à Faro à bord de la 4X4.

A l'aéroport, au moment de se quitter, il répéta:

- N'oublie pas ma question? La réponse est importante pour moi.

- La ligne directe de téléphone est le 00 351 299 588 010. N'hésite pas à me téléphoner, je te donnerai de ses nouvelles,ajouta Carlos.

- Je ne l'oublierai pas, Carlos. Tu l'auras ta réponse, Joao.

Joao sortit d'une petite boîte qu'il avait tenu en poche, un pendentif en or avec la forme du Portugal.

- Ce petit souvenir, tu pourras te le mettre au cou0.jpg pour penser à moi. J'ai vu que tu avais une simple chaîne.

 

- Comme il est beau. Merci. Je l'attacherai à ma chaîne dans l'avion. Tu es un amour.

Ils s'embrassèrent comme de vieux amants avant de se quitter.

Elle se retourna plusieurs fois.

Carlos et Joao faisaient des signes de la main.

Sans le dire, Manu avait déjà décidé de son avenir. 

Elle n'avait pas répondu à Joao, mais sa décision de vivre au Portugal était déjà prise. Cela impliquait de vendre la maison à Jumet. Elle pensa passer par une agence pour la vente.

Tourner la page. Vivre une autre vie au Portugal.

Apprendre le portugais ne l’inquiétait pas trop. Elle avait toujours eu des facilités pour apprendre les langues et cela ne lui semblait pas insurmontable. 

Pourquoi avait-elle cédé aux charmes de Joao aussi rapidement? 

Sa mère avait eu ce même sentiment avant sa naissance avec son père, Carlos. Un amour tout aussi soudain. Elle devait avoir transmis ce sentiment de coup de foudre dans les gènes de sa fille.

Un sentiment qu'elle n'avait jamais connu auparavant avec une telle force et qu'elle n'aurait pas eu le temps d'approfondir plus longuement. 

Puis, la césure se reproduisit. Les questions qui l'embarrassaient, resurgirent dans l'esprit de Manu. Des craintes de découvrir des vérités qu'elle ne voulait pas apprendre après cette période bleue. 

Ce cambriolage, que cachait-il? Était-il réussi ou non?

Qu'allait-elle retrouvé dans la maison? Des tiroirs renversés, des meubles sans dessus dessous? Qui en était l'auteur?  

Aussi loin qu'elle s'en souvenait, la maison n'avait jamais été cambriolée. Les voisins du quartier avaient pris l'habitude de s'entraider et de se surveiller mutuellement.

Pourquoi Madame Sornin n'avait pas réagi ni appeler la police?

Il était très probable si pas inévitable qu'Antoine et Michel pouvaient encore avoir une clé de la maison.

Michel semblait sincère. S'il en avait été l'auteur, il ne l'aurait pas prévenu du cambriolage.

Alors, il restait Antoine, mais pourquoi? Avait-il été prévenu de son absence?

Dans l'avion, elle n'était pas près d'un hublot. Elle ferma les yeux et revit ses derniers jours au Portugal. Tellement d'images à rassembler. Tout était réunit dans une tellement courte période. Elle avait gardé son carnet de planches à dessins dans sa petite valise de bord, placée au dessus d'elle.

Elle avait besoin d'un dernier flash-back pour effacer, quelques instants encore, ses craintes et ces visions d'un autre monde.  

Elle se leva et sortit ses dessins de son bagage.

Elle fut surprise que Joao avait introduit des photos qu'il avait prise d'elle dans toutes les poses. Positions de gamine qui la fit rire à la vue de certaines d'entre elles. 

Elle termina son vol en lisant certains passages de l'agenda de sa mère qu'elle avait trouvé sous le fauteuil blanc. Quelques lignes écrites tous les jours. Un journal avec des pensées prises sur la vif dans lesquelles, elle retrouvait certains points sensibles de son passé.

Elle lut quelques passages relatifs très caractéristiques vis-à-vis des relations qu'elle entretenait avec ses enfants et son entourage. 

  • 10-04-2000: Antoine est venu me rendre visite. J'ai regretté que je n'ai pas eu le secours de Manu. Il m'a engueulé comme si j'étais responsable de ses démêlées avec sa femme. C'est vrai, si elle est parfois mauvaise dans l'intendance de la maison, ce n'est tout de même pas moi qui l'avais choisie. J'ai eu l'impression qu'il avait bu un peu plus que de nature.
  • 20-05-2000: Ce matin, Michel est passé en visite pendant ses consultations. Toujours affable. Trop bon avec sa femme, Christiane qui se joue de lui à la moindre de ses faiblesses.
  • 01-09-2000: J'espérais voir Manu pour son anniversaire comme c'était prévu. J'avais un cadeau à lui offrir pour ses 26 ans. Elle avait une deuxième session dans un examen qu'elle m'a dit. J'espère qu'elle réussira. Elle se donne complètement à ses études. Je ne peux lui reprocher qu'elle ne soit pas venue.    
  • 20-12-2000: Bientôt la Noël. Je vais enfin briser le silence de la maison et réunir toute la famille. Je ne suis pas sûr que cela réunissent les idées de chacun dans le fond, mais ils seront obligés de le faire au moins dans la forme. Je m'y emploierai. Les enfants de Michel et d'Antoine mettront, par leurs jeux, une ambiance plus positive dans la famille. Eux, au moins, n'ont pas de ressentiments. Une nouvelle génération l'effacera, j'espère. Manu sera seule comme toujours et cela me désole.    

Une nouvelle fois, Manu eut une larme qui germait imperceptiblement dans le coin de l’œil. Elle était bien consciente de ce qui se passait dans la famille et ce que sa mère parvenait à conserver secrètement.

Cependant, rien qui puisse présager de sa mort qui arriva l'année suivante.

Arrivée à Charleroi, après l’atterrissage, elle prit un taxi à destination de Jumet.

Il faisait doux, mais gris. Une pluie fine comme il en existe beaucoup dans le pays. Un imperméable fut récupéré au fond de sa valisette. Le contraste était entier. Elle avait quitté le Portugal avec un soleil de plomb avec 30°C.  

Avant de rentrer chez elle dans la maison, elle alla chez la voisine, Madame Sornin.

- Chère Madame, excusez-moi, de vous.....

- Entre. Je t'ai fait revenir en racontant ce que j'avais vu cette nuit-là à ton frère Michel?

- Pas uniquement. Il fallait que je revienne un jour, donc pas de problème. Que s'est-il passé? Qu'avez-vous vu? Mon demi-frère ne m'a raconté que l'essentiel au téléphone.

La voisine avait déjà présenté un fauteuil à Manu pour l'y installer.

- Veux-tu un café? Je viens d'en faire. Il est encore chaud.

- Merci. Avec lait et deux sucres.

Manu, dans le fond d'elle, pensait à la remarque sur l'hospitalité belge qui manquait aux yeux de son père. Ici, ce n'était pas le même cas.

En lui versant, un café, Madame Sornin recommença son récit avec plus de détails.

Comme tu me l'avais demandé, j'ai jeté quelques coups d’œil vers ta maison. Cette nuit-là, vers 2 heures du matin, Je ne parvenais pas à dormir, je me suis levée.  Devant la fenêtre, j'ai entendu la porte de fer qui grinçait devant ta maison. J'ai vu un homme, bien habillé qui entrait. Il n'avait pas l'air d'être un voleur. A la porte d'entrée, comme il avait une clé, il est entré sans problème à l'intérieur. J'étais inquiète et curieuse à la fois. Je suis restée derrière mes rideaux. 

- Il est resté longtemps à l'intérieur de la maison?

- Très peu de temps. Un quart d'heure maximum. Il est ressorti avec un petit paquet sous le bras. Je l'ai suivi du regard et il a pris une voiture blanche garée à 100 mètres plus loin. Je n'ai pas pu relever son numéro de plaque d'immatriculation. Ma vue baisse, tu sais. Prévenir la police? Comme il ne semblait rien y avoir de voler, ni de bruit de casse qui le justifiait, je ne l'ai pas fait. Je n'ai plus dormi de la nuit. Le lendemain, je prévenais ton frère.

Manu écoutait et la rectification de  "demi-frère" ne lui paraissait pas opportune.

Elle réfléchissait pendant que sa voisine continuait à parler sans qu'elle en prit conscience? Perdue dans ses pensées, jusqu'à la question répétée par deux fois.

- Et tes vacances, comment était-ce?

- Très bien. Le Portugal est un très beau pays, finit-elle par répondre.

Rien de vraiment nouveau à apprendre de sa voisine. Manu n'écoutait presque plus sa voisine qui continuait à débiter un flot de paroles sur le sujet "Portugal". Cela devenait anodin pour Manu. Ses réflexions mentales étaient ailleurs.

Qui aurait pu faire ce casse sans passer par un véritable cambriolage? 

Elle se répétait sa première conclusion: "Si Michel était dans le coup, il ne lui aurait pas téléphoné pour l'avertir de cette promenade nocturne".

Elle penchait et retombait sur Antoine. Il devait certainement avoir une clé de la maison.

Un petit paquet sous le bras du cambrioleur? Cela pouvait être de l'argent.

Et s'il y avait un coffre caché, quelque part, dans la maison?

Un coffre caché derrière un tableau ou autre chose. Elle avait tout vérifié, mais cela ne permettait pas d'en être sûre. 

Si la suspicion qu'elle avait au sujet d'Antoine, devait se confirmer, quelles raisons, quels mobiles pouvait-il avoir pour en être arrivé à cette extrémité? 

Et, si contrairement à ce qu'il avait déclaré devant le notaire, Antoine avait des problèmes d'argent? Si son affaire avait du plomb dans l'aile et, pire, qu'il était près de la faillite? Le notaire n'avait pas encore réglé la succession de sa mère. 

Gênée, vis-à-vis de Madame Sornin, elle devait trouver un argument pour prendre congé, une raison pour le faire très vite et chercher la réponse à cette nouvelle énigme.

- Je suis obligée de partir. J'ai promis de téléphoner à mon frère. Je vous remercie pour l'avoir prévenu, parvint-elle à dire.  

- Je comprends Manu. J'espère que j'ai été utile pendant ton absence. Je te raccompagne. Bon retour chez toi.

Manu s'empressa de retourner à la maison, tout en jetant un regard dans son dos, avec un geste de la main. La peur de ce qu'elle allait découvrir était dépassée par sa curiosité.

A l'intérieur, rien ne semblait avoir été déplacé. Aucun tiroir renversé. Rien qui puisse donner l'impression qu'il y ait eu un cambriolage. Tout était en place comme elle l'avait laissé.

Pourtant, elle avait remarqué qu'il y avait un pas dans la boue de l'entrée qui était encore visible. Un pas qui ne correspondait pas au sien. Dans l'entrée, le tapis avait été utilisé pour sécher les chaussures trempées. Il avait dû pleuvoir cette nuit-là.

A l'étage, pas plus de dégâts, ni de modifications.

Elle redescendit perplexe. Le visiteur nocturne n'était pourtant pas retourné bredouille. Il avait un paquet sous le bras en partant.

Elle s'assit dans le fauteuil du salon tout en regardant autour d'elle.

Tout à coup, elle remarqua que les deux côtés de la cheminée du salon n'étaient pas totalement symétriques.

Elle s'approcha et une pierre de marbre béait. Dans l’excitation, cette nuit-là, le voleur ne l'avait pas refermé convenablement. 

Elle agrandit l'ouverture et derrière, il y avait un petit coffre qui était ouvert. A l'intérieur, rien d'autre qu'un petit classeur.

Elle l'ouvrit. Des photographies à l'intérieur.

Sur celles-ci, sa mère et son père, plus jeunes, tout sourire dans de multiple attitudes avec le bonheur visible comme point commun.

Le mystère des photos manquantes était résolu. Elles avaient été volontairement dérobées de la vue de sa mère puisque celle-ci n'avait pas parlé de ce coffre dans sa dernière lettre. Elle devait en ignorer l'existence.

Il n'y avait qu'Antoine qui aurait pu penser à les lui cacher. Son père avait dû lui donner une clé du coffre et la manière de l'atteindre.

Elle chercha un maniement incrusté dans la cheminée. Elle découvrit un bouton qui permettait de faire réintégrer la cheminée dans sa symétrie. 

Mais que pouvait contenir ce coffre en dehors de ces photographies?

Ce qui avait été dérobé, restait à découvrir. 

Elle prit le téléphone et composa le numéro de Michel.

- Salut Michel, je peux te parler?

- Oui, j'ai un trou dans mes consultations. Comment ont-été tes vacances portugaises et ton retour?

- Très bien, je te remercie. On en reparlera et je te montrerai les photos et les dessins que j'en ai rapporté. Rappelle-moi, la couleur de la voiture d'Antoine.

- Blanche. Pourquoi cette question?

- Parce que cela me donne une idée sur l'identité du cambrioleur qui était venu dans la maison pendant mon absence.

- Tu penses à qui pour avoir fait le coup?

- Madame Sornin a vu le cambrioleur repartir avec une voiture blanche, mais elle n'a pu relever le numéro de la plaque. 

- Tu penses donc à Antoine. Là, si c'est vrai, il a dépassé tout ce que je pouvais penser de lui.

- J'ai aussi résolu la question des photos de maman avec papa qui n'existaient pas dans la maison.

- Tu les as retrouvées?

- Oui, elles étaient dans un coffre qui était dissimulé dans la cheminée du salon. Je suppose que travaillant avec une pile dans la nuit, il n'a pas bien refermé la cache convenablement. Mais ce n'était pas les photos qu'il a emporté, c'est autre chose qui n'y était plus.

- Tu penses à de l'argent?

- J'en suis presque certaine. Il faudrait connaître l'état réel de ses finances. Il n'y a pas moyen de trouver l'information, quelque part? Des résultats financiers de l'année passée, par exemple?

- Si, je peux m'en charger ou demander au notaire. Je vais questionner mon comptable. Il pourrait apporter la réponse. Je te retéléphone, dès que j'ai la réponse.

- Ok. Je t'attends. Si c'est cela dont il s'agit, on devrait aller ensemble à son usine pour lui demander des comptes, parce que cela n'a pas fait partie de la liste des biens de la succession. 

Une demi-heure après, le téléphone sonna et Michel, joyeux, lança.

- Dans le mille, il n'est pas encore à la faillite, mais son affaire est en perte importante de vitesse depuis deux ans. Il a des dettes importantes depuis quelques temps.

- Je ne m'en réjouis pas, mais au moins on a le mobile de ses actes. Si tu sais te libérer, nous y allons demain après-midi.

- Ok. Cela me botte. Ce genre d'énigme ne peut rester sans suite. Je n'ai jamais été dans son usine. A demain; 14:00, Je viens chez toi et nous irons ensemble, pour affronter les vérités du moment qu'Antoine pourrait nous donner.


 

 

Chapitre 14: Explications et révélations

« La parole est le vêtement de la pensée, et l'explication en est l'armure. », Rivarol  

 

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Dans la nuit, Manu avait commencé à réfléchir à la situation pour arriver à en rêver.

Plutôt un cauchemar dans lequel Antoine avait empoisonné sa mère pour récupérer l'argent de l'héritage. 

Michel arriva avant l'heure au rendez-vous.

Elle entama la conversation.

- Salut Michel. J'ai fait un rêve affreux cette nuit.

- Et tu t'en souviens? Raconte.

- Vaguement. Antoine empoisonnait maman pour récupérer l'argent de l'héritage. Quand maman est morte, j'ai questionné le médecin pour en connaître la cause et la réponse a été assez vague.

- Il ne t'a pas parlé d'un cancer de l'estomac qui avait été découvert deux mois avant?

- Non, il a parlé d'une hémorragie interne.

- Maman te l'as caché pour ne pas t'effrayer. Comme je suis médecin, le médecin de l’hôpital m'en a plus dit qu'à toi, probablement. Cela avait engendré une fatigue et en finale, ce fut une hémorragie interne qui n'a rien d'anormal.

- Merci pour cette révélation qui me donne une nouvelle clé de ce qui fut pour moi une énigme. 

- C'est mon métier et je dois aussi cacher certains points sensibles à mes patients.

Manu se mit à sourire de manière narquoise. 

- Tu es vraiment un homme bien sous tous rapports, Michel. Bien organisé. Tu ménages tes patients. 

Tu me renseignes sur les motifs de la mort de maman quand elle n'est plus là. Tu es l'ordre personnifié. Je t'invite à aller au devant de petits problèmes avec ton frère. Tu viens, sans beaucoup réfléchir et arrive avant l'heure au rendez-vous. 

- Merci pour ce portrait flatteur.  

- Laisse-moi terminer. Tu vas peut-être moins aimer la suite du portait que je fais de toi. Tu restes toujours en retrait sans rien dire si on ne te demande pas de participer. Ce n'est pas un peu par manque de courage? Pour moi, la sauvageonne qui fait tout dans le désordre sans même le savoir pour finir par mettre les pieds dans le plat à la première occasion, cela choque un peu.  

Surpris, mais pas choqué par la conclusion, Michel eut un sourire et se réserva quelques secondes avant de répondre.

D'après toi, je suis un pleutre? C'est vrai, tu es très différente. Je dirais même que tu es une rebelle et que le politiquement correct n'est pas qu'un fantasme de l'existence pour toi. Un psy dirait, peut-être, que nous sommes antagonistes.

- En lisant, ce qu'écrivait maman, c'est un peu ce qu'elle ressentait aussi.

- Ce n'est pas maman qui m'a défendu face à mon père, mais Antoine. Mon père, je ne l'ai connu que pendant six ans, mais c'est lui qui se faisait respecter. Tu ne l'as pas connu. Ses réactions étaient parfois violentes. Il n'était pas question de transgresser les règles, ses règles. La doctrine était de plutôt recevoir une gifle que d'exprimer son ego. Cela m'avait fortement marqué. Antoine, a joué le rôle de bouclier.

- Antoine a pris ta défense contre ton père?

- Il s’accommodait mieux avec papa, qu'avec moi. Je ne sais pas pourquoi. Tout jeune, j'ai eu peur de mon père. 

Manu se rappelait des termes de la lettre de sa mère qui parlait du caractère de leur père dans les dernières années, de sa violence. Elle parlait même que Michel  était arrivé suite à un viol.

- J'ignorais tout cela.

- J'ai été pendant un an dans une pension dans laquelle on donnait une éducation chrétienne qui propage l'idée de l'amour et pas celle de la guerre. J'en étais même plus heureux. C'est toujours plus beau et tellement rassurant d'avoir des idées pareilles.

Après la disparition de notre père, tout avait changé. Maman a tout changé. Je suis revenu à la maison. Tu es arrivée. 

- Et Antoine comment a-t-il pris ce changement?

- Antoine s'est pris pour le successeur de papa. C'est vrai, Antoine, j'avoue, je l'ai considéré comme mon second père, comme un parrain. 

- Ton éducation et Antoine comme ton bouclier, en cause? Je n'avais jamais songé qu'il ait pu forgé ton caractère.

- Antoine a très bien compris l'avantage qu'il pouvait en tirer. 

- Il a continuer à te prendre sous sa coupe? 

- Oui. Plus tard, j'ai eu mon diplôme de médecine à l'Université Catholique de Louvain. Le Serment d’Hippocrate qui dit que tu ne tueras point correspondait aussi à mon schéma de pensée.

Ce serment fixe un cadre éthique à l'intervention du médecin. C'est un rite qui marque le passage du statut d'étudiant à celui de médecin. Voilà, d'où vient ce que tu ressens comme mon attitude passive.

- Ah, bon. Cela va jusque là? Jusqu'à la perte de la liberté de parole, du libre examen?

- Certainement. Le libre examen, c'est ton éducation qui l'a construit. Pour te donner une autre preuve, le rite du passage de l'adolescent à l'adulte, pour toi, cela se passe lors du baptême d'étudiants de la Saint-Verhaegen, alors que, pour moi, cela entre en réalité à la fin des études quand tu as réussi tes études.

- Tu parles d'une différence majeure, là?

- Oui. Ta libre-pensée refuse tout ce qui est dogmatique. J'en ai été exclue dès mon plus jeune âge. 

- Merde à ton serment et tes dogmes. Est-ce une raison pour que, aujourd'hui, tu te laisses faire par ton frère sans broncher? Une doctrine de vie et de manière de penser qui ne me sied pas.

- Je suis honteux de te l'avouer. Maman a très bien compris. Mai 68, était passé par là. Devenue féministe, elle t'a éduqué d'une manière complètement opposée. Tu étais une fille et tu as terminé tes études à l'ULB. Ta manière d'être, tu l'a héritée de maman et de ton éducation. Ce n'est que dans les dernières années de sa vie qu'elle a lâché prise face à Antoine. Je peux te dire qu'il y a eu des disputes épiques entre eux d'eux quand tu étais à Bruxelles. 

- Et, toi, tu n'as pas encore évolué dans ce jeu de quilles? Tu ne vas pas rester la carpette de quelqu'un sans prendre d'initiative.

- Évoluer? Tu rigoles. On entre très vite dans un moule incassable. On prend des habitudes à laisser quelqu'un d'autre décider pour soi et de le mettre comme un guide. Christiane, mon épouse, a aussi compris l'avantage qu'elle pouvait en tirer. Avocate, elle a repris le flambeau dans notre ménage. Elle est prête à défendre le diable, à briser la dichotomie du bien et le mal. Ce sont les affaires les plus troubles qui lui font gagner le plus d'argent. Je ne le pourrais pas. 

- Tu es quand même médecin. Tu dois prendre des décisions essentielles.  

- En effet, mais si la profession que j'occupe est plutôt élevée dans la hiérarchie, cela ne change pourtant rien dans les principes généraux. Les responsabilités, je les prends sur mon lieu de travail avec mes malades. Eux dépendent de moi. Ils attendent à être soigné par mes soins. Christiane me décharge de l'intendance et de certaines responsabilités de couple. Par ce fait, je redescends mes exigences d'un cran pour correspondre à ce que tu appelles "devenir un pleutre".   

- 0k. Donc, si je comprends bien, je devrai du haut de mon mètre soixante cinq m'adresser à ton frère Antoine qui plafonne à un mètre nonante. Toi, tu seras derrière moi. Tu feras la claque. Les petits devant, comme à l'école. 

- Je suis désolé de te donner raison. Je te soutiendrai jusqu'à la mise à mort du taureau mais après que tu lui aies planté tes banderilles dans sa viande et qu'un picador comme toi, aura repoussé les attaques du taureau. 

- J'ai appris que la mise à mort du taureau est interdite au Portugal tout comme le picador. La corrida, la tourada, se fait à cheval et se termine avec de jeunes forcados qui prennent des risques ensemble et pas séparément. 

Manu était fière de lui avoir appris quelque chose qu'elle ignorait jusqu'à il y a peu. Michel ne releva pas ce défi.  

- Ce que je peux dire, c'est qu'Antoine mérite bien qu'on le secoue en fonction de ce que tu as déjà retrouvé à son sujet et que tu m'a raconté.

- Ce n'est encore que des suppositions mais de fortes présomptions. Je n'accuse pas encore. Ton épouse avocate devrait te donner la différence qui existe entre les deux cas.

- Bien sûr.

- On y va. Il est temps d'affronter le taureau comme tu le dis. Je m'amuserai à planter mes banderilles avec délectation. Je prends ma voiture et tu me guides jusqu'à lui.

L'usine dans laquelle Antoine était le patron, se trouvait à la périphérie de Charleroi.

Manu réfléchissait à la tactique à prendre. Son plan lui semblait le meilleur. Il se résumait à bluffer comme au poker.

Un quart d'heure après, ils étaient arrivés devant la petite usine que dirigeait Antoine.

Ils trouvèrent facilement une place pour se garer. Pas vraiment la foule des grands jours. Six voitures au parking, tout au plus.  

A la réception, ils se présentèrent à une dame qui devait, visiblement, avoir plusieurs attributions, en plus de celle de réceptionniste.

- Nous sommes le frère et la sœur de Monsieur Borre. Voulez-vous le prévenir de notre visite.

- Je lui téléphone. Si vous voulez patienter quelques instants. 

Après une communication, elle donna la réponse immédiate du maître des lieux.

- Il vous attend, au premier étage. L'escalier à votre gauche". 

Manu, suivie de Michel, se retrouvèrent dans l'escalier, en haut duquel, Antoine les attendait.

- Que me vaut l'honneur de votre visite?

- Si tu veux bien, allons dans ton bureau pour discuter", répondit Manu.

Antoine les y précéda et les fit entrer dans un petit bureau qu'ils avaient préconçu bien plus grand. Ils s'y installèrent dans les fauteuils à accoudoirs en face d'Antoine.  

Manu attaqua sans attendre.

- Je voudrais récupérer la clé que tu détiens de ma maison.

- Mais, je n'ai plus de clé de ta maison.

- Tu n'as plus de clé et la voisine, Madame Sornin nous a dit qu'elle t'avait identifié à deux heures du matin, il y a quelques jours, quand tu es rentré chez moi pendant mon absence.

- Et, je suis témoin, ajouta Michel timidement.

Michel avait compris le coup de poker de Manu. Il se dit que le bluff passerait mieux si on y ajoutait un partage de convictions d'un allié. 

Antoine rougissait et Manu sentait qu'elle l'avait harponné.

Il ne s'avoua pas vaincu et tenta, maladroitement, de reprendre l'initiative.

- Elle a des preuves de ce qu'elle avance?

Manu continua à bluffer.

- Oui, Antoine. Elle a photographié ta sortie de la maison. Je n'ai pas la photographie sur moi, mais je peux te l'envoyer. 

- Ah. Pourquoi serais-je venu chez toi?

Le bluff fonctionne, se disait Manu. 

- J'ai découvert ce que tu y étais venu chercher. L'argent qui se trouvait dans le coffre de la cheminée du salon. Tu y as laissé les photos qui montrent maman et mon père. Merci pour elles. Je les ai cherchées désespérément. Cela m'aurait évité beaucoup de pertes de temps si j'avais su que quelqu'un en faisait la collection en secret en dehors de ma mère.

Le sarcasme de Manu avait touché Antoine à vif. Après les banderilles, passons au coup du picador, pensa elle en se rappelant des propos de Michel.  

- Je continue. Michel et moi avons cherché les mobiles de ton acte. Cela devenait très clair quand on a été renseigné que, contrairement à ce que tu avais raconté chez le notaire, tu n'en menais pas très large financièrement dans ton entreprise.

Antoine craqua, d'un coup. De rougissant, il était devenu cramoisi, avec la sueur qui perlait au front.

Il chercha une porte de sortie à la traque que Manu lui avait tendue.

- C'est vrai. J'attendais avec impatience que la succession de maman soit terminée. J'ai eu des problèmes financiers pour payer les derniers salaires et je ne voulais pas les licencier.

- Cela t’honore, j'en conviens, mais ce n'était pas la bonne manière en entrant dans l'illégalité par effraction, vis-à-vis de moi-même et en ne cherchant pas d'aide auprès de ton frère. Si tu nous avais parlé, tu ne serais pas là à trembler comme une feuille devant nous.

- Je l'avoue. Pardon, j'avais peur de perdre mon honneur à vos yeux. Les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient. J'ai des pertes de plus en plus importantes. L'époque de papa est complètement révolue. J'ai essayé d'évoluer vers d'autres activités, sans résultats probants. Cela demande du temps de remettre une entreprise sur les rails de la modernité. Il faut investir et quand cela ne rapporte rien, on perd le contrôle. J'ai fait des prêts à la banque et ils ne sont pas prêts de m'en accorder de nouveaux sans nouvelles garanties.

- Je comprends et du temps, tu n'en avais plus beaucoup. 

- Je n'ai pas mis mon épouse au courant de la situation. Elle a continué notre rythme élevé de vie. Briser celle des enfants,, je n'y pensais pas plus. Puis, maman est morte. Je ne connais pas ce qu'allait me rapporter la succession. Je me suis remis à espérer à une issue temporaire, à penser sortir d'un gouffre sans fond dans lequel je m'étais fourré. Papa m'avait parlé d'un coffre dans la cheminée.

- Le notaire a dit que la succession arriverait bientôt à son terme. Il faudra que tu évalues si c'est une porte de salut ou s'il faudra fermer boutique. 

- Je vous rembourserez ce que ...

- Bonne chance pour cela. Je ne te le demande même pas. L'argent n'arrange pas tout. Nous partons. J'espère que cette fois, tu as compris que l'on ne fait pas n'importe quoi même pour se sortir du marasme.

- Pardon, Michel. Pardon, Manu, finit par dire Antoine en les voyant se diriger vers la sortie.

Manu avait compris qu'elle avait gagné la partie. Elle se retourna, une dernière fois.

- Avant de partir. J'ai une dernière question qui me brûle la langue depuis longtemps. Puisque tu es dans de bonnes dispositions pour des révélations, j'aimerais que tu me répondes franchement.

- Je te dois bien ça.

- Pourquoi as-tu fait fuir mon père quand maman a voulu qu'il s'installe à la maison? Une jalousie, une autorité mal comprise... ou autre chose encore?

Antoine, tremblant encore sous l'émotion, reprit de l'assurance et se mit à rire de manière forcée. 

- Ton père, ce juif qui charmait ma mère. Tu n'y penses pas.

Manu en suffoqua. Elle n'avait jamais pensé à cela. Où avait-il appris cette nouvelle qui vrai ou fausse, faisait office d'anti-sémitisme et de racisme.

- Comment as-tu appris cela? Je ne lui ai jamais posé ce genre de question.

- Je l'ai appris, c'est tout. J'ai téléphoné à son employeur pour en savoir un peu plus sur lui et il me l'a dit. Ensuite, je ne voulais pas le retrouver tous les jours à ma table.

- Et une révélation de son employeur t'a suffi pour l'éjecter de la famille.

- Tu y vois une objection?

- Une objection? Quelle objection? 

- Et aujourd'hui, qu'en penserais-tu de ton père?

- Si tu ne le sais pas, j'ai passé ces dernières semaines au Portugal pour y retrouver mon père. Pour moi, il était portugais et cela me suffisait. Nous avons beaucoup parlé. Il possède une qualité devenue bien rare de nos jours: la douceur et le sens de l'hospitalité gratuite, celle que l'on offre au voyageur tout simplement parce qu'il est d'ailleurs. Une hospitalité que j'ai reçue aussi dans sa famille. Tu n'en as jamais eu la moindre d'idée de ce que cela peut comporter. Tu me fais honte, Antoine. Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire. Tu me suis, Michel, à moins que tu aies, toi, encore quelque chose à ajouter?

- Non, tu as tout dit. Je te l'ai dit, nous avions une vérité à confirmer et Antoine l'a fait.

Michel et Manu quittèrent le bureau sans en fermer la porte et redescendirent l'escalier sans un mot.

Elle fulminait en reprenant le volant à bord de la voiture pour finir par lancer:

- Mon père avait raison, il y avait vraiment du racisme quand il a renvoyé mon père au Portugal.

- Tu n'as pas connu mon père et encore moins, mon grand-père. Son anti-sémitisme était bien pire. En France, l'affaire Dreyfus avait divisé la population en deux clans. Mon grand-père avait été parmi les anti-dreyfusards. Je m'en souviens très bien des discussions qu'il y avait eu dans la famille à ce sujet. En dépit de la défaite des anti-dreyfusards, l'antisémitisme allait persister et parfois se renforcer dans les familles conservatrices. Pour l'extrême-droite, ce fut une honte pour la France et une injure pour l'armée.

- Michel, essayes-tu de disculper Antoine? Il n'avait pas encore eu le temps de digérer cela avec le temps? Deux guerres n'ont pas suffit? 

- Non, je n'essaye pas de le disculper. Mais tu devais le savoir, l'histoire laisse des traces indélébiles au travers des générations. Cette branche de la famille a été le jouet de l'histoire de 14-18. Un honneur mal placé. Encore une fois, ta mère était une rebelle. Elle a organisé la cassure avec toute cette branche familiale. Il faut que tu saches que maman n'a pas été bien reçu quand papa l'a présentée à ses parents. 

- J'ignorais. Il te l'a dit? La dernière lettre de maman n'en faisait pas mention.

- Non, mais cela ne se voyait que trop. Maman était une artiste que l'on ne voulait pas avoir à compter dans la famille. Pour eux, il n'y avait que l'industrie qui comptait et maman était l'insecte nuisible introduit dans la belle pomme familiale. Mon père y avait vu une belle femme en maman et s'en était amouraché. Il s'est marié avec elle sans leur consentement. Ensuite, il a eu son usine et je peux te dire que les souffrances du prolétariat né de l'industrialisation n'ont pas été de réelles préoccupations pour lui. Tu n'as pas connu cela. J'ai appris tout cela au fur et à mesure. 

Dans la voiture, il n'y eut plus aucune paroles échangées. Elle se rendait compte qu'elle avait encore beaucoup de lacune dans l'histoire de la famille. 

Michel ne tenta pas de rompre le silence lourd.

Manu se demandait si elle devait revenir sur cette question quand elle retrouverait son père. La question juive ne lui avait jamais posé question si ce n'est ce qui se passait en Israël dans les actualités. Son père n'avait jamais parlé d'aller à la synagogue. S'il était juif, il devait déjà depuis longtemps, pris du champ par rapport à la religion.

Dans une famille juive, c'est toujours la mère qui passe le flambeau.  

Et un flambeau comme une tare, elle ne voulait pas en assumer les conséquences.

- Michel, je t'annonce que j'ai pris une décision. Avant de revenir en Belgique, Joao, le beau-fils de mon père, m'a demandé de l'épouser. Historien, il écrit des bouquins et il aimerait que j'apporte mes dons de dessinatrice pour les illustrer. Je vais accepter. Il a dû partir à New York. Il y était invité, pour une semaine, pour présenter ses derniers livres. Ce sera pour moi une sorte de voyage inverse de celui de Linda de Suza, mais sans valise en carton.

- Je suis très heureux pour toi et pour lui, Manu. Cela doit être une consécration pour un écrivain. Quant à ton mariage, depuis longtemps, Christiane et moi ne comprenions pas que tu restes vieille-fille après tes études.

- Pourquoi est-on ce qu'on est? Le sait-on, un jour? Je vais préparer mon départ, mais ne t'inquiète pas, je resterai en contact avec toi, si cela te fait plaisir.

- Bien sûr que cela me fait plaisir. Je suis content pour toi que tu aies trouver l'âme sœur et l'amour. Cela sera toujours un plaisir énorme de te voir et de te revoir. On restera toujours en contact. J'aurai ainsi une envie de plus et une raison d'aller visiter le Portugal. Une lacune de plus que je dois combler. Je te nommerai comme guide.



 

Chapitre 15: La catastrophe

« Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous », Paul Eluard   

0.jpgArrivé à la maison de Jumet, Michel et Manu s'embrassèrent avant de se quitter. 

Manu ouvrit la télévision pour ne plus avoir à penser, rien à ruminer sur ce qu'avait été Antoine.

Là, devant ses yeux, en boucle apparaissait les deux tours jumelles de New-York qui étaient percutées par deux avions.

Tout d'abord, elle crut à un film d'épouvante.

Ce fut la répétition des scènes et le changement de chaînes qui la firent changer d'avis. On parlait d'attentats et tout était réel.

Progressivement, le lien avec Joao qui était à New York, se précisa. 

Dès lors, l'angoisse prit le dessus. Elle commença à trembler.

Il fallait agir. S'informer. Téléphoner d'abord à Carlos.

Peut-être, avait-il plus d'informations pour invalider ou confirmer ce lien avec l'événement qu'elle voyait sur l'écran.

Fébrile, elle chercha le numéro. Dans l'excitation, elle ne se rappelait pas où elle l'avait garé. Il n'avait pas été noté dans un agenda.

Ce fut parmi les planches de dessins qu'elle retrouva le numéro, seul, écrit rapidement sans le mot "Carlos" accolé. 

Elle introduisit le numéro sur le cadran et une voix qui disait:

- Si, con Carlos. Me conta.

- Papa, c'est moi. Manu. Je suis très inquiète. As-tu vu les nouvelles à New-York? Joao doit y être encore, non?

- Bonjour, Manu. Oui, nous sommes tous à suivre ce qui se passe là-bas. Joao devrait revenir dans deux jours. 

- Sais-tu où il devait aller? Où avait lieu la présentation de ses livres?

Je ne peux te donner plus d'informations. Non, je ne connais ni son emploi du temps ni où il devait se rendre à New York. Il m'avait parlé des Twin Towers, mais je n'y avais pas prêté attention. C'est une catastrophe monstrueuse que nous avons sous les yeux à la télé. Je suis tout aussi effrayé que toi.

- La famille, qu'en dit-elle?

- J'ai essayé de cacher cela à ma mère. Elle qui le considère comme son petit-fils, m'a déjà téléphoné parce qu'elle se souvenait que Joao était en Amérique, mais pas à New York. Elle qui était fière pour lui. J'ai tenté de la rassurer en lui disant qu'il y était mais que New York était grand. Pour combien de temps? La famille et l'armada de personnes qui gravitent autour d'elle, auront tôt fait de l'alerter et de lui confirmer que sa crainte était fondée. Je vais comme toi, rester à regarder les suites de cette attaque terroriste. Je te téléphone dès que j'ai des nouvelles. Mais tout cela doit se décanter. Il y a tellement d'endroits où Joao peut être à New York.

- Merci. Je ne t'ai pas donné mon numéro de téléphone. C'est le 00-32713202041. Tu restes le point central de ralliement. Je te retéléphonerai chaque jour si besoin.

- J'ai noté ton numéro. Je ne m'éloigne pas trop du téléphone. A plus tard, ne t'affole pas trop.

Manu raccrocha. Elle ne savait qu'elle attitude prendre. Une période d'attente, entre peur et espoir, commença avec le téléphone et la télévision à proximité.

Le lendemain et le surlendemain, rien de changer. Le lendemain, rien de nouveau du côté de Carlos. Elle avait déjà rêver de la vie avec Joao et cet événement pouvait bouleverser sa vie future. 

Elle commença à penser à se rendre elle-même à New York.

Puis, elle abandonna l'idée. C'était outrepasser ses droits familiaux.   

Elle retéléphona à Carlos.

- Bonjour papa. Toujours pas de nouvelles de Joao? Je ne dors plus. Pour une fois, que j'étais heureuse avec Joao, je ne veux pas le perdre après si peu de temps.

- Pas vraiment. J'ai téléphoné à New York. Ils sont encore en plein troubles. Ils essayent de ne pas effrayer non plus. Beaucoup de personnes sont sortis des Twin Towers avant qu'elles ne s'écroulent, m'ont-ils dit. Dans les hôpitaux, il y a encore des gens qui sont sous le choc psychologique ou asphyxiés par les débris de béton. Les blessés doivent donner leur identité. 

- Et, Joao n'était pas encore répertorié.

- Non. J'ai donné mon nom et mon numéro de téléphone au Centre d'Information de New York. Ma mère m'a dit d'aller sur place à New York. Elle était prête à me payer le voyage. Tu penses bien que j'ai refusé. 

- J'angoisse, papa. J'ai eu, aussi, l'intention d'aller sur place. J'ai l'impression de rater une occasion d'être utile.

- Qu'y ferais-tu? Là-bas, tu ne connais personne. Ma fille, Luisa, à Lisbonne, est prévenue et est comme toi, avec une angoisse non feinte.

- Je suis d'accord, mais, c'est dans mon tempérament. Je ne pourrais attendre indéfiniment sans aller m'informer. S'il te plait, dès que tu as des nouvelles, préviens-moi à n'importe qu'elle heure du jour ou de la nuit.

- D'accord. Je te laisse pour ne pas monopoliser le téléphone.

Dans la soirée, il était dix heures trente quand le téléphone sonna. A l'autre bout, une voix connue, celle de son père qui avait une intonation joyeuse, bilingue et avec une émotion perceptible.

- Manu, Joao est sauf. Tudo bem. Je viens de l'apprendre. Il est quatre heure à New York. A son réveil, Joao a donné son nom et l’hôpital l'a communiqué au Centre d'information. Tu ne te rends pas compte comme cela a fait sauter de joie tous ceux que j'ai prévenu avant toi. Ma mère avait droit à la primeur, comme il se doit.

- Papa, j'ai envie de sauter de joie, de t'embrasser, de l'embrasser. Doit-il rester longtemps à l'hôpital de New York?

- Ils m'ont dit qu'il restait encore en observation et qu'il pourrait quitter l'hôpital dans un jour après l'interrogatoire de la police. Ensuite, il pourra regagner le Portugal. Il parait que prendre l'avion vers l'Europe ou à partir de l'Europe se fait avec énormément de difficulté. Une véritable fièvre de sécurité. 

- Je vais presser le mouvement pour vous rejoindre. J'ai décidé de vendre la maison. Je passe par une agence. Je vais devoir la leur présenter. Dans une semaine, je te rejoins.

- Ça, c'est une nouvelle sensationnelle.

- Joao m'a demandé de l'épouser. Je ne lui ai pas donné de réponse avant mon retour en Belgique. Je la lui donnerai, à son retour. C'est "oui".

- S'il me le demande, pourrais-je lui donner ta réponse?

- Oui, bien sûr.

- Je suis très heureux pour lui et pour toi. Je t'attends. Je le ferai patenter avant ton retour.

Manu se rendit compte, une fois de plus, de la fragilité des choses et que le bonheur se prend quand il se présente et dans une tranche de temps très limitée.

Depuis cet événement, elle se félicitait d'avoir cédé, aussi rapidement, aux avances de Joao. Elle se rendait compte qu'elle aurait pu perdre une expérience heureuse.  


 

Chapitre 16: Épilogue

« Seule l'histoire n'a pas de fin.  », Charles Baudelaire 

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10 décembre 2001, sur la terrasse de l'hôtel à Albufeira.

Le cocktail, avant le mariage de Joao et de Manu, commençait.

Près de la piscine, il y avait au moins une centaine de personnes avec des verres de champagne portugais dans les mains.

La température était douce. L'hôtel était moins rempli par les touristes que pendant l'été. Des chambres avaient été réservées depuis la veille pour ceux qui voulaient rester plus d'un jour. 

Dans un brouhaha général, installés sur une petite estrade, trois musiciens jouaient une musique internationale mélangée à des chansons portugaises.

Un crooner chantait des chansons américaines avec une voix qui ressemblait fortement à celle de Frank Sinatra.

Manu et Joao, main dans la main. 

A la fin d'une chanson, Carlos monta sur l'estrade. Il leva son verre et fit un speech dont Manu ne comprit pas le moindre mot. Il devait avoir de l'humour car, à chaque phrase, toute l'assemblée éclatait de rire. Si elle avait appris quelques mots usuels en portugais par l'apprentissage de Joao, elle était encore loin de comprendre les finesses et tenir une conversation dans cette langue. Manu souriait.

Joao riait et les rides restaient encore figées dans son visage.

Manu avait fait la connaissance de Luiza, la fille de Carlos.

Un peu plus jeune que Manu, une complicité s'était installée entre elles. L'anglais devenait, pour l'heure, la langue de passage. Elle qui avait connu des demi-frères par la mère, avoir une demi-sœur avec le même père, cela changeait. En plus, elles avaient des traits de caractères qui se ressemblaient.

Manu rappelait l'épisode de New York, avec elle. L'angoisse de avait été à son comble de son côté. Elles pensaient à leur père et aux milliers de morts qui n'avaient pas eu sa chance d'en sortir sans trop de dégâts. Chacune disait qu'elle n'oublierait jamais. Le boulet du canon était passé trop près pour ne pas laisser de traces. Leur père leur avait raconté l'histoire de ce massacre d'innocents avec plus de détails émotionnels qu'un média ne pouvait le faire avec les images.

Michel et son épouse Christiane étaient les seuls invités en provenance de Belgique. Ils étaient arrivés la veille et allaient lui servir de témoin au mariage de Manu et Joao. Ils n'avaient pas encore eu le temps de beaucoup parler ensemble.

Ils se sentaient un peu seul et s'accrochaient à Manu comme une ombre. Michel prit Manu par la main pour l'écarter du bruit.

- Manu, prête pour une nouvelle vie? 

- Je ne sais si la sociologie et l’anthropologie me serviront dans cette nouvelle vie. On ne sait jamais. Mes talents de dessins, je ne pensais pas du tout qu'il puisse servir à quelqu'un et, c'est eux qui ont plu à Joao.

J'ai le plaisir de t'apprendre que l'acte de vente pour la maison de Jumet a été signé par un couple de jeunes. Des jeunes qui ont dû prendre un prêt dans ce but. Le plus amusant, c'est une coïncidence. La femme du couple est d'origine portugaise tandis que lui est bruxellois.  

- Il n'y pas de hasard, il n'y a que des rencontres suites à des rendez-vous. J'en suis très heureuse de cette option. J'avais cherché à éviter de retourner en Belgique. Mais, pour signer l'acte de vente chez le notaire, j'ai trois mois et ce sera une occasion de les connaître et de leur raconter l'histoire de la maison. Aller en Belgique en hiver, ce n'est pas vraiment la meilleure saison, mais j'organiserai cela pour fin janvier ou février. Connaissant de mieux en mieux les Portugais, je sais que je serai bienvenue et que je pourrai toujours leur demander de revoir ce qu'ils en feront de la maison.

- Une autre nouvelle, la succession a été réglée. Le notaire a transféré le même montant sur chacun de nos trois comptes. 

- Importante la somme? Je ne me suis pas intéressé à cela. Je n'ai plus consulté mon compte.

- Importante, cela dépend pour qui et pour quoi faire. Pour toi et moi, cela peut l'être. Si, avec ce montant, Antoine doit avoir reçu un peu d'air frais dans ses comptes, cela n'a pas été suffisant pour combler ses dettes. J'ai entendu qu'il avait demandé un concordat pour son entreprise. Ce n'est pas encore une faillite, mais on s'en rapproche.

- Aille. Je dis "aille" pour ses employés. Lui n'a eu que ce qu'il méritait. Je n'arrive plus à avoir de la pitié pour lui.

Pour lui, cela devrait être la bérézina ou la retraite de Russie. Mais oublions-le en ce jour. Toi, je suppose que tu es heureuse, aujourd'hui. 

- Je ne l'ai jamais été autant. Il y a une autre nouvelle qui me préoccupe. Il y a quelques jours, j'ai été chez le gynécologue. Il est clair qu'un heureux événement viendra normalement nous combler de joie dans quelques mois. Le gynécologue m'a conseillé de prendre quelques repos. J'ai déjà informé Joao, mais pas encore Carlos. S'il devient grand-père, je suppose qu'il n'y verra aucun inconvénient.

Sur ces mots, elle se dirigea vers Carlos.

- Papa, je peux te poser une question idiote?

- C'est celle que je préfère.

- Aimerais-tu être grand-père?

- C'est vrai, tu vas avoir un bébé. Quelle joie. Ne me fais pas languir. Quel prénom vas-tu lui donner? 

- Nous en avons discuté, Joao et moi. Que dirais-tu de Laura si c'est une fille et Rafael pour un garçon. Ce sont des prénoms qui existent au Portugal et en Belgique.

- J'adore les options.

- Il y a une chose que je te dois comme explication, celle que j'ai apprise quand j'étais dernièrement en Belgique et que j'ai tenu pour moi, jusqu'ici.

- Décharge-toi de cette nouvelle.

- Tu te rappelles de ton retour au Portugal après avoir été chassé par Antoine. J'en en appris la raison quand Michel et moi sommes allés le voir à son bureau.

- Ah, je suis tout ouïe.

- Tu avais raison, c'était pour cause de racisme. Il avait appris par ton employeur de l'époque que tu étais juif.

- Non, je ne le suis pas. L'as-tu cru? Les suspicions, les ragots sont les pires des raisons. Qu'as-tu répondu? 

- Qu'il me faisait honte. Personnellement, je m'en foutrais que tu le sois.

- C'est exactement, ce que je répondrais. Si je l'avais été, cela n'aurait rien changé. Je peux te dire que ma mère ne m'a pas transmis ce genre de message. C'est tout. 

Joao qui avait écouté la conversation, intervint.

- Bravo. Pour ton information, Manu, sache qu'il y a encore quelques communautés juives séfarades au Portugal. Principalement à Lisbonne, à Porto, à Belmonte, mais elles sont très hétérogènes. J'ai lu qu'il y avait une recrudescence en train de transformer la vieille communauté lisboète.

- Tu vois, je te l'ai dit, Manu, Joao a toujours le dernier mot, dit Carlos.

Un fou-rire les prit tous les trois. 

C'est à ce moment que quelqu'un frappa sur une assiette pour rappeler à l'ordre. Il fallait passer à la mairie et ensuite à l'église.

Ce ne fut pas à la synagogue comme Manu aurait pu le penser, mais à la petite église catholique d'Albufeira.   

Les histoires de familles ont parfois une fin heureuse, mais pour arriver, quand on remonte aux sources, ils faut s'attendre à trouver des méandres dangereux.

L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Manu ignorait si elle en faisait partie. Mais ce jour-là, elle s'en sentait la force.

Ce dont elle était sûre, c'est qu'il fallait inviter les personnes adéquates dans son entourage pour se rassurer, pour se donner une chance de bonheur et peut-être, court-circuiter ses propres méandres.

C'est peut-être ça, qu'on appelle avoir une "destinée heureuse".

FIN


 

 

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